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Idées - Réformes

L’administration numérique ne doit pas se réduire à un slogan

L’administration numérique ne doit pas se réduire à un slogan

Illustration: bigstockphotos

C’est en juillet 2005 que le terme « administration électronique » (ou « e-administration ») apparaît pour la première fois dans une déclaration ministérielle libanaise. Le gouvernement de l’époque s’y engageait à améliorer les performances du secteur public en adoptant les meilleures pratiques en la matière. À l’époque, le Liban était classé au 71e sur 191 pays dans l’enquête des Nations unies sur l’e-administration, un score supérieur à la moyenne mondiale. Quinze ans plus tard, le Liban se retrouve au 127e rang sur 193 pays dans l’édition 2020 de cette même enquête. À l’heure où le pays souffre de graves crises multiples et où la pandémie de Covid-19 continue de se propager, comprendre les raisons d’un tel recul et envisager les moyens d’y remédier semblent plus que jamais nécessaires.

Forgé dans les années 1990, le terme « e-administration » fait référence à l’utilisation des TIC (technologies de l’information et de la communication) dans le secteur public pour améliorer la gestion administrative, accroître la transparence par la publication de données en ligne et fournir des services publics via l’internet. Depuis les années 2010, il regroupe également, sous une acception plus large – parfois distinguée par le terme « administration numérique » –, l’utilisation de l’ensemble des technologies numériques (réseaux sociaux, mobiles, informatique en nuage, etc.) dans le secteur public pour transformer ses relations avec les citoyens dans une logique désormais à double sens plutôt qu’unilatérale. Dans ses deux acceptions, les avantages prêtés à l’e-administration sont nombreux, allant de l’amélioration de l’efficacité de certains services publics et la réalisation d’économies d’échelle au renforcement de la confiance du public, en passant par la contribution à la lutte contre les pots-de-vin.

Obstacles

Si, au Liban, une ambitieuse stratégie nationale en ligne a bien été préparée en 2003 par le bureau du ministre d’État pour la réforme administrative (Omsar) et le PNUD, sa mise en œuvre est loin d’avoir produit le résultat escompté, comme le rappelle le classement onusien. Certes, depuis cette date, de nombreux employés du secteur public ont été formés à l’utilisation des derniers outils numériques, plusieurs opérations sont effectuées grâce aux derniers outils TIC et certaines administrations disposent de sites internet performants. Mais globalement, tout indique que cette stratégie a surtout été adoptée pour améliorer l’image internationale du Liban et attirer les fonds des donateurs étrangers – des fonds significatifs mais fournis, comme souvent, de manière non coordonnée et sans véritable suivi ni contrôle. Quant à la nouvelle mouture de cette stratégie, préparée et publiée en grande pompe par l’Omsar en 2018, elle n’a jamais été officiellement adoptée par le Conseil des ministres.

Plus largement, plusieurs obstacles ont empêché l’émergence d’une véritable e-administration au Liban. D’abord, la culture du secret, particulièrement prégnante au sein du secteur public, à tous niveaux. De fait, la loi sur l’accès à l’information (AAI) adoptée en 2017, qui devrait théoriquement accroître la transparence et la responsabilité, reste ainsi très peu appliquée. Deux rapports publiés par l’association Gherbal Initiative en 2018 et 2019 l’illustrent de manière frappante : en 2018, sur les 133 organismes publics auxquels des demandes d’information ont été soumises, seuls 34 ont répondu ; en 2019, si le nombre de réponses est passé à 68, seules 34 de ces réponses comprenaient les données budgétaires demandées. De nombreux organismes publics ont délibérément évité de répondre aux demandes d’information, ont feint d’ignorer l’existence de la loi ou ont trouvé des excuses juridiquement douteuses pour ne pas se conformer. Ce manque de transparence – pourtant illégal – suffit déjà à rendre irréaliste toute véritable initiative de données ouvertes sur laquelle repose l’administration numérique.

Ensuite, la nature même du système politique libanais, fondé sur le « partage du pouvoir », constitue un autre obstacle de taille : dans la mesure où la classe politique libanaise voit dans l’État un instrument d’enrichissement personnel, de corruption et de redistribution clientéliste – plutôt qu’un État pourvoyeur de services publics à l’ensemble des citoyens –, il n’est pas surprenant que les quelques efforts déployés à cet égard soient plutôt maigres et fragmentés.

Une lueur d’espoir ?

En revanche, certains arguments parfois avancés, tels que le manque de personnel qualifié ou l’absence de ressources suffisantes, peinent à convaincre, dans la mesure où les coûts de formation et d’apprentissage des derniers outils numériques deviennent désormais infimes. La société civile ne s’y est d’ailleurs pas trompée : la Gherbal Initiative a ainsi récemment lancé un portail de données ouvert (ellira.org) qui présente de manière pédagogique toutes les données financières de l’État libanais disponibles au public, tandis qu’une autre plateforme au principe similaire (opendatalebanon.org) publie de nombreux indicateurs socio-économiques provenant des secteurs public et privé.

Au niveau administratif, on peut aussi relever quelques lueurs d’espoir. Certaines initiatives de gouvernement numérique ont été lancées récemment et ont reçu un accueil positif, comme la plateforme intermunicipale pour la coordination et le suivi des évaluations (Impact) et la plateforme de coordination des donateurs pour les aides post-explosions du 4 août, et cet élan doit être exploité. Ces deux plateformes soulignent a minima qu’il est possible d’avancer concrètement vers une e-administration à un niveau intergouvernemental.

S’assurer que tous les organismes publics respectent la loi sur l’accès à l’information et disposent d’un site internet performant et d’une présence sur les plateformes de médias sociaux est la première étape à franchir à cet égard. Une fois cette étape franchie – ce qui n’est pas une mince affaire –, le gouvernement devrait collaborer avec la société civile pour créer un portail unifié de données ouvertes, et veiller à ce qu’il soit correctement géré et constamment mis à jour.

Au-delà, il est nécessaire de dépoussiérer les stratégies des années précédentes et d’abandonner l’approche fragmentée et désordonnée du passé, pour passer à une approche résolue et intergouvernementale de la transformation numérique du secteur public.

Karim MERHEJ, Chercheur et titulaire de la bourse Google Policy à l’Issam Fares Institute for Public Policy and International Affairs (IFI) de l’AUB.

Ameera DABBOUS, Interne au Governance and Policy Lab de l’IFI.


C’est en juillet 2005 que le terme « administration électronique » (ou « e-administration ») apparaît pour la première fois dans une déclaration ministérielle libanaise. Le gouvernement de l’époque s’y engageait à améliorer les performances du secteur public en adoptant les meilleures pratiques en la matière. À l’époque, le Liban était classé au 71e...

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