Photo d’illustration. Photo d'archives/AFP
« Chers parents, nous sommes désolés de vous informer que, n’ayant rien payé de l’écolage de l’année 2020-2021, le compte en ligne de votre enfant sera fermé. » Le 10 mars dernier, Michèle*, mère de deux adolescents scolarisés à l’École évangélique de Beyrouth pour filles et garçons (Beirut Evangelical school for girls and boys), à Naccache, recevait ce texto de la direction de l’établissement privé. Si elle ne règle pas son retard de paiement d’ici à lundi, quelque dix millions de livres libanaises, ses enfants n’auront plus accès à l’enseignement en ligne assuré par l’établissement scolaire en cette période de confinement imposé par le Covid-19. Ils risquent d’être déscolarisés en plein milieu de l’année scolaire. Et cela, Michèle, diplômée de l’AUB, mère au foyer engagée dans le milieu associatif, ne peut le supporter. « Mon mari, physiothérapeute, a toujours assuré. Mais depuis la crise économique et le soulèvement populaire, le travail vient à manquer, car les Libanais s’en tiennent à l’essentiel, lorsqu’ils peuvent se le permettre », explique-t-elle. C’est là que commence la descente aux enfers de cette famille de la classe moyenne. « L’année dernière déjà, je n’avais réussi à verser qu’un maigre montant à l’institution, reconnaît-elle. J’avais obtenu un délai après avoir exposé notre situation au chef de l’établissement. » Et puis, survient le 4 août. L’époux de Michèle voit son cabinet dévasté par l’explosion meurtrière au port de Beyrouth. Impossible désormais de s’acquitter des frais de scolarités. À la rentrée d’octobre, les choses se compliquent forcément. « Durant toute la première semaine d’école, mes enfants n’ont pas eu accès à l’enseignement en ligne. Leurs comptes étaient bloqués, alors que leurs camarades suivaient les cours. Ils en ont pleuré », gronde-t-elle. Avec la direction de l’établissement, la communication se dégrade. « J’ai bien essayé de négocier, le directeur était intraitable. Il m’a fermement conseillé de retirer mes enfants de l’école, car l’année suivante serait pareille », raconte Michèle. Fort heureusement, la situation se débloque. Une femme émue par sa situation verse sept millions de LL à l’établissement. « Cet argent aura permis de clôturer les arriérés de paiement de l’année passée et de régler un tout petit montant pour la nouvelle année », assure-t-elle. Mais en ce milieu d’année scolaire, elle est à présent sommée de régler son dû. Sur une facture de 15 millions de LL environ pour ses deux enfants, elle n’en a versé qu’un peu plus d’un million. Sur les réseaux sociaux, le texto sec et incisif adressé à Michèle est relayé, dénoncé. En moins de 24 heures, « le cas est couvert », grâce à la mobilisation d’Akram Nehmé, un des responsables de l’ONG Achrafieh 2020, avec le soutien de l’association Philippe Jabre et d’autres donateurs anonymes. « Nous avons réuni la somme de dix millions de LL et continuerons, révèle M. Nehmé. D’autant que la mère des deux élèves concernés n’hésite jamais à nous donner un coup de main, lorsque nécessaire. »
Le nécessaire dialogue entre administration et parents
Pour le chef d’établissement montré du doigt, Samer el-Jamal, contacté par L’OLJ, la situation des écoles privées est « particulièrement compliquée ». Comme bon nombre d’autres collèges privés anglophones, l’École évangélique de Beyrouth pour filles et garçons ne peut compter sur « aucune aide, locale ou internationale », contrairement au soutien exceptionnel de la France à l’enseignement francophone au Liban. « Comme beaucoup d’écoles privées, nous sommes confrontés au non-paiement des frais de scolarité pour cause de crise. Nous avons beau envoyer des rappels, en début d’année, rien n’y fait. Certains parents n’ont absolument rien réglé des écolages de 2020-2021. Nombre d’entre eux n’ont pas donné signe de vie, ni même tenté de négocier des conditions de paiement », déplore-t-il. Sur 1 030 élèves scolarisés au sein de l’établissement, « une centaine » font les frais des tiraillements entre leurs parents et l’administration scolaire, tous deux sévèrement touchés par la crise. « Nous aidons les parents du mieux que nous pouvons. Nous multiplions les bourses et réductions scolaires. Nous acceptons l’échelonnement des paiements sur douze mois. Mais parfois, nous nous retrouvons dans l’impasse et n’avons d’autre recours que de pousser les parents à alimenter le compte », regrette M. Jamal.
Car l’établissement doit honorer ses obligations envers son corps enseignant et son personnel. « Nous sommes très investis dans l’enseignement à distance et nos enseignants redoublent d’efforts pour préparer les leçons et rendre les classes dynamiques », observe M. Jamal. « Nous versons donc les salaires à 100 % sans la moindre déduction », assure le directeur. Mais avec l’aggravation de la crise, de plus en plus de parents d’élèves se retrouvent dans le besoin. C’est dans ce cadre que le directeur invite les parents concernés « à dialoguer avec l’administration de l’établissement » et « à régler ne serait-ce qu’une partie de la somme ».
Jamais en milieu d’année scolaire
Selon une source proche de la Mission laïque française, la loi n’empêche pas un établissement de déscolariser un élève pour défaut de paiement. « Mais chaque fois qu’un jugement est rendu, c’est le principe du droit de l’enfant à l’éducation qui prime, faisant ainsi jurisprudence », explique-t-elle. D’où la décision de « ne pas déscolariser un enfant en milieu d’année scolaire, que ce soit en présentiel ou à distance ». Mais simplement de régler le problème avec les parents, en prévision de l’année à venir.
L’histoire de Michèle n’est pas un cas isolé. La directrice du Collège des Saints-Coeurs de Hadeth, Sœur Afaf Abou Samra, reconnaît avoir eu recours au même procédé, « pour une demi-journée seulement, histoire de secouer les parents d’élèves et de les inviter à prendre leurs responsabilités ». « Bloquer l’accès à l’élève était une pratique formellement interdite dans notre établissement. Mais nous sommes parfois contraints de faire preuve de fermeté, depuis que le non-paiement des scolarités est devenu une tendance », observe-t-elle, évoquant « la prise de position de parents contre le paiement des écolages, car opposés à l’enseignement en ligne ». Alors, après le dialogue et la sensibilisation aux acquis de l’apprentissage à distance, l’institution a prévenu les parents qu’elle « ne pouvait plus poursuivre sa mission ». « Aux plus réfractaires, nous avons demandé pourquoi ils gardent leurs enfants chez nous, s’ils n’en sont pas convaincus », souligne la responsable. La fermeté a payé. « En une semaine, nous avons collecté de quoi verser quatre mois d’arriérés de salaires à nos enseignants », affirme Sœur Afaf. L’institution qui « n’a pas bénéficié du soutien de Paris, parce que nouvellement homologuée », doit encore assurer les salaires des mois de février et de mars. « Nous redoublons d’efforts dans ce sens, promet-elle. Sauf que certains parents nous doivent des sommes astronomiques, dix-neuf millions de livres libanaises pour certains. » Quant à l’État, qui avait promis de soutenir l’école privée, « il est aux abonnés absents ».
*Le prénom a été changé



Dans tout pays respectable, l'école est gratuite et obligatoire et aller en école privée est une option que se permettent les plus nantis. Mais rien n'a été fait au Liban pour renforcer les écoles publiques. L'école pour tous, hélas, ce n'est pas pour demain et c'est une honte. Pauvres Libanais!
17 h 31, le 13 mars 2021