Critiques littéraires Bande dessinée

Le New York des années 50

Le New York des années 50

Gentlemind de Canales, Valero et Lapone, Dargaud, 2020, 88 p.

À l’orée des années 2000, l’Espagnol Juan Diaz Canales se fait connaître en scénarisant la série policière et animalière Blacksad, portée par le graphisme de Juanjo Guarnido qui pousse les codes disneyens vers un réalisme noire qui marquera les esprits. Canales s’impose alors comme un scénariste aux histoires ficelées avec astuce et solidement documentées. Depuis, sa passion pour l’Histoire l’a également mené à porter la lourde responsabilité d’une reprise de la mythique série d’Hugo Pratt, Corto Maltese, en compagnie du dessinateur Rubén Pellejero. Défi périlleux pour lequel il a déjà proposé trois récits teintés du goût pour le mystère qu’il partage avec Pratt.

On le retrouve aujourd’hui, à quatre mains avec Teresa Valero, aux commandes d’un récit qui nous plonge dans le New York des années 50 : Gentlemind. L’album nous propose de suivre un destin comme seule la mégalopole américaine peut en offrir : celui de Navit. Jeune femme, en couple avec un dessinateur de presse en manque de travail, Navit gravite, dans le cadre d’un marchandage douteux, dans le cercle du milliardaire H.W. Powell dont elle deviendra, sans passion, l’épouse. À la mort de ce dernier, elle hérite d’un modeste organe de presse qui faisait partie de l’empire de son mari : « Gentlemind ». Vivotant sans gloire au milieu des grandes publications de l’époque tel le fameux Esquire, « Gentlemind » est une revue de charme en manque d’inspiration.

Voyant dans la revue l’occasion d’une émancipation dont elle a plus que jamais besoin, Navit est désireuse de marquer le paysage éditorial de New York de son empreinte. Elle entreprend un chantier d’ampleur pour relancer « Gentlemind » sur de nouvelles fondations. Elle met pour cela, nouveauté notable, nombre de de femmes à contribution.

René Goscinny le disait lorsqu’il animait la revue de bande dessinée Pilote : « Il faut précéder son lecteur plutôt que de le suivre. » Les aventures de presse ont cela de passionnant qu’elles sont portées par des personnalités fortes, des proposeurs de visions. Navit est faite de ce bois.

Juan Diaz Canales et Teresa Valero entremêlent avec habilité la grande histoire américaine, l’aventure d’un journal et les intrigues intimes, dans un mouvement de va-et-vient. Chaque idée de Navit pour « Gentlemind », puisée dans sa vie, a un effet sur la publication, puis sur la société. Inversement, la société déteint sur les politiques du journal qui, par ricochets, influent sur la vie de Navit.

Le dessin de Gentlemind est confié à l’Italien Antonio Lapone. Héritier du renouveau du style « ligne claire » qu’avaient porté Yves Chaland ou Serge Clerc, il a développé le long de sa carrière une esthétique dans laquelle tout est géométrisé. Joueur, son trait réinvente le monde dans un assemblage de formes régulières. La nouveauté dans cet album est l’ajout d’une couche d’aquarelle volontairement salie, qui confère aux planches une atmosphère surannée.

Son élégance, couplée à l’écriture raffinée de Canales et Valero, fait de Gentlemind une réussite au goût de classique.



Gentlemind de Canales, Valero et Lapone, Dargaud, 2020, 88 p.À l’orée des années 2000, l’Espagnol Juan Diaz Canales se fait connaître en scénarisant la série policière et animalière Blacksad, portée par le graphisme de Juanjo Guarnido qui pousse les codes disneyens vers un réalisme noire qui marquera les esprits. Canales s’impose alors comme un scénariste aux histoires ficelées...

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