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Société - Témoignage

« Je ne crois plus qu’en la justice divine »

Le dessaisissement du juge d’instruction a douché l’espoir de Nazih el-Adem, père de Krystel tuée dans la double explosion au port, de voir un jour la vérité établie.

« Je ne crois plus qu’en la justice divine »

Nazih el-Adem et sa fille Krystel, tuée dans la double explosion au port de Beyrouth. Photo ANI

Lorsque le recours pour suspicion légitime avait été présenté en décembre dernier devant la Cour de cassation pénale pour dessaisir le juge Fady Sawan du dossier de la double explosion au port de Beyrouth dont il était chargé, l’opinion publique, pressée de savoir enfin la vérité, voulait croire que la cour n’allait pas le récuser. Si celle-ci tardait à rendre sa décision, on voulait toutefois attribuer ce flottement aux fêtes de fin d’année, puis au confinement dû à la propagation du Covid-19. On s’est conforté dans l’espoir quand l’instance a restitué à M. Sawan le dossier qu’elle lui avait demandé de lui remettre pour statuer sur le recours. Et encore plus quand le juge a relancé l’enquête durant la deuxième semaine de février. Mais le couperet a vite fait de tomber, la Cour de cassation ayant démis jeudi M. Sawan de ses fonctions. Une décision judiciaire qui continue à atterrer et scandaliser les proches des victimes et plus généralement les Libanais, minés par le sentiment de ne pas parvenir à découvrir un jour les circonstances du cataclysme et voir ses auteurs sanctionnés.

Nazih el-Adem fait partie de ceux-là qui sont d’ores et déjà très sceptiques. C’est un cardiologue qui a vécu les derniers moments de sa fille Krystel sans pouvoir lui sauver la vie, emportée à cause de criminels inconscients qui avaient stocké sans scrupules durant plus de six ans du nitrate d’ammonium au port de Beyrouth, à proximité de la maison familiale à Gemmayzé. Alors que depuis le drame, ce père éploré gardait au fond de lui l’espoir qu’il verrait un jour la vérité établie, il en doute profondément aujourd’hui.

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« La décision de dessaisir le juge Sawan m’a immédiatement rappelé le film I comme Icare (réalisé par Henri Verneuil), racontant l’histoire d’un procureur qui a été écarté parce qu’il était parvenu à lever l’ombre sur l’identité des auteurs d’un assassinat », note d’emblée M. el-Adem à L’Orient-Le Jour. « Fadi Sawan a probablement lui aussi dépassé les lignes rouges dans ses investigations, ce qui n’a pas dû plaire à la classe politique. Il fallait donc le faire taire. »

Le père de Krystel juge que les motifs sur lesquels la Cour de cassation pénale a basé sa décision ne sont susceptibles de convaincre ni « une personne raisonnable » ni « même un tout petit enfant ». Il s’attarde plus particulièrement sur le motif lié au fait que M. Sawan aurait risqué de se comporter en partie prenante sachant qu’il vit dans un appartement à Achrafieh endommagé par la double déflagration. Pour Nazih el-Adem, il s’agit d’« un argument farfelu, peu consistant et peu crédible », d’autant, dit-il, que « chaque Libanais est affecté par le drame ». Il est convaincu qu’« on trouvera toujours des astuces pour que les investigations ne se poursuivent pas ». Et le médecin de déplorer que la justice se trouve sous l’emprise de la politique. « Les hommes politiques croient que les magistrats sont des fonctionnaires auprès d’eux plutôt qu’au sein de l’État. Ils les tiennent à leur merci. Si ceux-ci n’obtempèrent pas à leurs injonctions, ils les écartent. » « C’est un pays où les suspects licencient les juges », dit-il, citant le commentaire d’un internaute, Henri Chaoul, lu sur les réseaux sociaux.

« Ils nous tuent tous les jours »

Lorsqu’on demande à Nazih el-Adem s’il n’a pas repris confiance après la nomination de Tarek Bitar au poste de juge d’instruction, il affirme avoir entendu qu’il a « une bonne réputation », mais reste dubitatif quant à la possibilité de le voir terminer l’enquête. « S’il se rapproche un jour de la vérité, il risquerait de subir le même sort que celui de Fadi Sawan. On continuera ainsi à évincer chaque juge d’instruction qui oserait incriminer un des membres de la mafia politique », estime-t-il. « Cette mafia mise sur le temps pour que les familles des victimes se lassent de demander leurs droits et pour que la tragédie du 4 août soit jetée aux oubliettes », se désole-t-il.

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À l’aune d’« un État policier et de terreur », Nazih el-Adem est « de plus en plus convaincu qu’il n’y aura pas de justice ». Quid d’une justice internationale ? « Le gouvernement ne la réclamera jamais. À supposer qu’on y parvienne et que les criminels soient identifiés, qui donc les poursuivra ? Quel tribunal libanais les sanctionnera ? », se demande-t-il sans illusions. « Je ne crois plus qu’en la justice divine », lâche-t-il.

Et le médecin d’ajouter : « Ils ont tué Krystel, et nous ne saurons peut-être jamais qui l’a tuée. Ils nous tuent tous les jours car tant que nous ne connaissons pas l’identité de ses assassins, nous ne ferons pas notre deuil. »


Lorsque le recours pour suspicion légitime avait été présenté en décembre dernier devant la Cour de cassation pénale pour dessaisir le juge Fady Sawan du dossier de la double explosion au port de Beyrouth dont il était chargé, l’opinion publique, pressée de savoir enfin la vérité, voulait croire que la cour n’allait pas le récuser. Si celle-ci tardait à rendre sa décision, on...

commentaires (5)

La justice reprendra son vrai rôle une fois que nous avons dégager tous ces mafieux avec leurs juges et magistrats vendus pour les remplacer par des gens compétents et honnêtes. Sinon il ne faut rien espérer de bon ni au niveau de la justice ni de la santé, ni des finances, ni d’aucune institution achetée et régit par des archaïques lâches et incompétents.

Sissi zayyat

11 h 26, le 26 février 2021

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Commentaires (5)

  • La justice reprendra son vrai rôle une fois que nous avons dégager tous ces mafieux avec leurs juges et magistrats vendus pour les remplacer par des gens compétents et honnêtes. Sinon il ne faut rien espérer de bon ni au niveau de la justice ni de la santé, ni des finances, ni d’aucune institution achetée et régit par des archaïques lâches et incompétents.

    Sissi zayyat

    11 h 26, le 26 février 2021

  • Roosevelt disait ““Gouverner, c'est maintenir les balances de la justice égales pour tous.” Il n’est donc pas étonnant qu’en la lâche léthargie de nos soi-disant gouvernants, on obtienne ce résultat pitoyable. On n’arrêtera jamais notre combat pour la justice au nom de Krystel et des 200 autres victimes. Ce jour viendra…

    Cedric El-Adm

    16 h 19, le 25 février 2021

  • Roosevelt disait ““Gouverner, c'est maintenir les balances de la justice égales pour tous.” Il n’est donc pas étonnant qu’en la lâche léthargie de nos soi-disant gouvernants, on obtienne ce résultat pitoyable. On n’arrêtera jamais notre combat pour la justice au nom de Krystel et des 200 autres victimes. Ce jour viendra…

    Cedric El-Adm

    15 h 49, le 25 février 2021

  • Dans ce malheur, cette épreuve, c’est très bien de donner la parole aux parents, aux proches des victimes, dans une affaire largement médiatisée. Je ne sais pas si le cardio, le père de la victime a été reçu par le juge d’instruction, ou entendu par la justice, mais qu’il ne cède pas au fatalisme. Justement à ce fatalisme qu’on veut nous faire croire, en privilégiant la thèse de ""l’accident"", je cite : ""de criminels inconscients qui avaient stocké sans scrupules durant plus de six ans du nitrate d’ammonium au port de Beyrouth, à proximité de la maison familiale à Gemmayzé"", c’est plutôt de la liberté d’expression, comme si le flou n’entoure pas les circonstances du drame. Ils sont bien conscients de leur crime, et l’espoir peut renaître quand les langues se délient, ou quand un lanceur d’alerte aura le courage de parler. Nous vivons ce malheur, et ce n’est pas seulement de la compassion, au pays où ses politiciens sont des magistrats, ne connaissant rien à la séparation des pouvoirs.

    L'ARCHIPEL LIBANAIS

    11 h 10, le 25 février 2021

  • ""« La décision de dessaisir le juge Sawan m’a immédiatement rappelé le film I comme Icare (réalisé par Henri Verneuil)"", comme hier ou avant-hier dans l’édito de M. Touma, citant "Z " de Costa Gavras, et si la fiction rejoint donc la réalité, c’est une façon pour évoquer la RAISON D’ETAT. Si tel est le cas, c’est du désespoir annoncé, et qu’on ne connaîtra jamais ni les raisons, ni l’identification des auteurs. Et moi, cinéphile averti, d’autres films ont abordé ce sujet, mais ce n’est pas ICI, ni le moment pour les citer.

    L'ARCHIPEL LIBANAIS

    10 h 41, le 25 février 2021

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