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Société - Reportage

Les dispensaires en première ligne face aux multiples crises

Si la situation est déjà difficile aujourd’hui en raison d’un appauvrissement de la population, les responsables des dispensaires s’attendent à une aggravation des besoins.


Les dispensaires en première ligne face aux multiples crises

Une femme s’approche de la porte métallique du centre médical de Tahaddi. En raison du Covid-19, la porte est fermée et les patients doivent prendre rendez-vous.

Le bâtiment d’un étage, tout en béton, est planté dans le quartier de Hay el-Gharbi, près de Sabra, à Beyrouth. Dans la cour, quelques personnes attendent patiemment derrière une porte en fer. Certaines attendent de recevoir quelques boîtes de médicaments, d’autres sont là pour une consultation. Sur un bout de papier attaché aux barreaux, on peut lire : « Ne mettez pas vos mains ou votre visage sur la porte. » Comme le reste du pays, le centre médical Tahaddi est passé à l’heure du Covid-19. Dans cette petite clinique, 500 personnes bénéficient, chaque mois, d’une consultation gratuite. La communauté qu’elle dessert, les habitants d’un quartier totalement délabré près de la Cité sportive, du souk de Sabra et du camp de réfugiés palestiniens de Chatila, est l’une des plus pauvres du Liban.

Environ 20 % des Libanais et Syriens qui viennent consulter à la clinique de Tahaddi appartiennent à la minorité ethnique dom, des descendants de peuples nomades liés à la communauté rom en Europe. Depuis des lustres, les doms sont victimes de discrimination et de stigmatisation sociales. Un terme arabe péjoratif est souvent utilisé pour parler d’eux. À ce fardeau, il faut aujourd’hui ajouter celui de la crise économique.


Sahar Abboud bande le pied d’un patient au centre médical de Tahaddi. Photo João Sousa / « L’Orient Today »


Des besoins croissants

Depuis que le Liban est plombé par une crise économique écrasante, exacerbée par la pandémie de coronavirus, la vie des habitants de Hay el-Gharbi est devenue encore plus précaire.

Ahlam, qui est née et a grandi dans le quartier, est aujourd’hui mère de six enfants. Tandis que son mari ne parvient pas à trouver un emploi, il lui est de plus en plus difficile de se procurer les médicaments dont elle a besoin pour traiter son diabète chronique et son hypertension. « Je dois gérer le quotidien, prendre soin de mes enfants et en plus me soucier des médicaments… confie-t-elle à L’Orient Today, tandis qu’elle patiente dans une pièce au fond du dispensaire. C’est beaucoup. » « Avant la crise, notre situation était déjà désespérée, dit-elle encore. Nous n’avons rien. »

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Le dispensaire, explique Dany Daham, médecin de famille et directeur médical de Tahaddi, est en mesure de fournir aux patients en situation de grande précarité, comme Ahlam, des médicaments contre des maladies chroniques qu’ils ne pourraient pas se procurer autrement. Mais au cours de l’année dernière, les besoins ont considérablement augmenté. « Les gens font face à d’énormes difficultés socio-économiques, c’est catastrophique, dit-il. Ce n’est pas nouveau dans la communauté que nous traitons, mais la situation a empiré. »

Le centre peut fournir une cinquantaine de médicaments pour traiter, sur place, des maladies aiguës. Contre ces médicaments, il n’est demandé aux patients, s’ils le peuvent, que quelques milliers de livres libanaises. Si un patient requiert des soins que Tahaddi n’est pas en mesure de fournir, comme une opération chirurgicale ou une radio par exemple, le personnel médical et les travailleurs sociaux l’aident à trouver le centre approprié et les moyens de régler la prise en charge. « Auparavant, nous couvrions généralement entre 50 et 70 % des coûts en moyenne, explique le Dr Daham. Aujourd’hui, nous devons assurer 100 % des frais pour de nombreux patients. C’est une période terrible. »

Originaire de la ville syrienne de Qamichli, Dalal, 37 ans, est arrivée il y a cinq ans au Liban avec sa famille. Depuis 2019, son mari souffre d’un problème de glissement de disque intervertébral qui l’empêche d’exercer son métier de carreleur. La jeune femme doit donc assurer seule les revenus de cette famille de quatre personnes. Grâce à une machine à coudre qui lui a été donnée par Tahaddi dans le cadre d’un programme de soutien social, Dalal gagne un peu d’argent. Mais ses revenus ne permettent pas de couvrir toutes les dépenses de la famille, tandis que les prix des produits de base continuent de flamber. « La situation est terrible aujourd’hui, avoue-t-elle à L’Orient Today. Je n’arrête pas de pleurer. Même en faisant la vaisselle, je pleure. »


Le personnel du centre médical de Tahaddi travaille, pendant qu’un homme attend devant la porte en attendant d’être admis. Photo João Sousa / « L’Orient Today »


Des services essentiels

À travers tout le pays, les soignants ont du mal à faire face à la pauvreté croissante – qui touche désormais plus de la moitié de la population – et à combler les lacunes d’un système de santé chroniquement sous-financé et mal géré. Selon l’Administration centrale des statistiques, un peu plus de la moitié de la population libanaise seulement dispose d’une assurance-maladie. Le reste bénéficie d’une couverture limitée du ministère de la Santé et doit se débrouiller pour financer ce qui n’est pas couvert.

Dans ce contexte, les dispensaires sont primordiaux, dans l’accès aux soins, pour nombre de personnes au Liban, car ils offrent des services essentiels au quotidien et sont indispensables pour lutter contre les maladies non transmissibles, comme les maladies cardiaques et le diabète. Cependant, moins de 5 % du budget du ministère de la Santé sont alloués aux soins de santé primaires, selon un rapport 2020 du Knowledge to Policy Center, de l’Université américaine de Beyrouth.

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« Même avant le Covid-19 et la crise économique, le système de santé libanais n’était pas en mesure d’assurer les services requis à tout le monde », souligne Farah Darwiche, chef de projet de santé à Zahlé pour l’organisation humanitaire suisse Medair. Depuis 2014, Medair soutient les centres de développement social du ministère des Affaires sociales en améliorant les services des dispensaires. Les patients qui y viennent déboursent généralement 3 000 LL pour une consultation, tandis que les médicaments sur ordonnance, et certains tests de laboratoire et scans pour les femmes enceintes sont fournis gratuitement.

« Avec la crise, certains ont vu leurs économies s’évaporer, tandis que ceux qui ont de bas revenus ont du mal à acheter les produits de première nécessité, explique Farah Darwiche. Dans ce contexte, le secteur de santé privé reste cher et inaccessible pour la plupart. »

Médecins sans frontières gère, pour sa part, ses propres dispensaires à travers le pays, en particulier dans les zones mal desservies comme la Békaa. Ils offrent des soins gratuits pour les maladies non transmissibles, ce qui relève de la santé sexuelle et de la maternité. Avec l’accumulation des crises sanitaire, politique et économique, la pression sur leurs services s’est considérablement accrue.

« La demande a beaucoup augmenté, pas seulement à cause du Covid-19, mais aussi en raison de la crise économique et de l’instabilité politique », explique Hammoud Shall, coordinateur de projet pour MSF dans la Békaa. « Nous constatons une forte augmentation du nombre de patients, en particulier libanais, qui demandent des soins de santé gratuits. Nous essayons de gérer autant que possible, mais les besoins augmentent de jour en jour », poursuit-il.

Dans un rapport publié le mois dernier, MSF rapporte que le nombre de patients atteints de maladies non transmissibles sollicitant des soins gratuits dans la région du Hermel a doublé entre 2019 et 2020. Plus au sud, à Ersal, le nombre de consultations pédiatriques dans les centres de MSF a également été multiplié par deux. « Nombre de nos patients sont de nouveaux venus », ajoute le coordinateur.

Halima, une grand-mère de 77 ans, fait partie de ces nouveaux patients. Souffrant d’une maladie vasculaire artérioscléreuse – une maladie qui touche les artères et limite la circulation sanguine –, elle doit prendre régulièrement des anticoagulants. « Sans le soutien de MSF, mes médicaments me coûteraient 200 000 LL par mois », explique-t-elle à L’Orient Today lors d’un appel téléphonique depuis Ersal. Jusqu’à récemment, ajoute-t-elle, elle comptait sur des cliniques et des pharmacies locales qu’elle devait payer elle-même.

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La vieille dame vit dans un foyer qui compte sept personnes et dont le seul membre à rapporter un salaire est son fils de 45 ans. Et encore, les temps sont durs pour ce chauffeur de taxi confronté à l’impact des restrictions décrétées pour endiguer la propagation du coronavirus. « Si je vous disais que nous disposons de tout ce dont nous avons besoin, je vous mentirais », concède-t-elle la voix brisée.

Aujourd’hui, il est difficile de se procurer certains médicaments. En cause, les stocks qu’ont faits certains et qui ont provoqué des pénuries associées aux retards dans les importations liées à l’incapacité présumée de la Banque du Liban à traiter les factures assez rapidement. Les médicaments font en effet partie des biens bénéficiant d’un processus de subvention de la part de la BDL.

Dans une enquête menée par MSF auprès de 253 patients atteints de maladies non transmissibles en septembre 2020, près de 30 % des personnes ont déclaré avoir interrompu ou réduit leurs traitements en raison de difficultés financières ou de pénuries de médicaments.

Jusqu’à présent, explique Hammoud Shall, MSF a pu assurer la plupart des médicaments dont les patients avaient besoin, et les épisodes de pénurie ont été brefs. Cependant, cette année, l’ONG va devoir commencer à importer des médicaments plutôt que de compter sur le marché local.


Une femme assise sur un toit dans le quartier de Hay el-Gharbi. Photo João Sousa / « L’Orient Today »


Accès restreint

La pandémie de coronavirus n’a pas seulement suscité des inquiétudes quant à la transmission de la maladie, elle a également compliqué la tâche des organisations qui assurent des soins médicaux essentiels dans les communautés. Les mesures sanitaires rendent difficiles la prestation des services et le fait de garantir à chacun le traitement dont il a besoin. « Le Covid-19 et en particulier le dernier bouclage du pays ont beaucoup affecté notre travail », explique Farah Darwiche, en référence au couvre-feu total décrété, dont les exemptions ne sont accordées que via une application en ligne. « Nous devons demander la permission avant d’aller voir des patients sur le terrain, et même si nos centres sont ouverts, les gens y ont plus difficilement accès », ajoute-t-elle.

À Hay el-Gharbi, au sein du dispensaire de Tahaddi, le personnel a toujours eu à cœur de créer une atmosphère accueillante, invitant les patients à entrer chaque fois qu’ils en ont besoin. « Notre porte était toujours ouverte », dit Dany Daham en montrant la porte en fer à l’entrée. « Mais maintenant, elle est fermée, et les patients doivent nous contacter pour prendre rendez-vous à l’avance », ajoute-t-il.

Pour Sahar Abboud, qui travaille comme infirmière à Tahaddi depuis 2014, les restrictions supplémentaires ont également mis à rude épreuve la communication et les relations avec les patients. « Il y a désormais une barrière entre nous et les patients, dit-elle. Pour certains d’entre eux, nous étions les seules personnes sur lesquelles ils pouvaient compter, et soudain, cette proximité a disparu. »

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Après une longue journée à panser les plaies, administrer des vaccins et conseiller les patients, Sahar Abboud essaie de ne plus penser à son travail et surtout d’éviter d’en parler. « J’essaie de laisser une partie de moi ici, dit-elle. Si vous emportez ce que vous voyez ici chez vous, vous ne pourrez pas dormir. »

Combler les lacunes

Alors que la pauvreté gagne du terrain en l’absence d’un soutien adéquat et durable de la part du gouvernement et que la pandémie va probablement se poursuivre pendant de nombreux mois encore, les besoins de soins de santé gratuits et accessibles risquent eux aussi de s’accroître.

« Nous ne nous attendons pas à ce que la situation s’améliore au cours des six prochains mois. Au contraire, nous anticipons une hausse des besoins », déclare Alex Cameron, coordinateur de projet chez Medair et qui explique que l’organisation explore actuellement les moyens d’étendre sa couverture. « Nous essayons autant que possible de boucher les trous. Mais nous ne pouvons pas tout faire », lâche, pessimiste, Hammoud Shall, de MSF.

(Cet article a été originellement publié en anglais dans « L’Orient Today » le 2 février 2021)


Le bâtiment d’un étage, tout en béton, est planté dans le quartier de Hay el-Gharbi, près de Sabra, à Beyrouth. Dans la cour, quelques personnes attendent patiemment derrière une porte en fer. Certaines attendent de recevoir quelques boîtes de médicaments, d’autres sont là pour une consultation. Sur un bout de papier attaché aux barreaux, on peut lire : « Ne mettez pas...

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