L’industriel Rafik Saadi a vaincu à l’âge de 93 ans le Covid-19 à Rio de Janeiro le 4 juillet 2020, une des multiples batailles gagnées durant sa longue vie.
Nous ne pouvons que rendre hommage à cet homme qui, à maintes reprises, a montré que détermination et force de volonté portent leurs fruits. Il était décidé à vaincre cette maladie et à sortir de l’hôpital le plus tôt possible. Grâce à l’aide de ses trois enfants, Fatima, Bernardo et David, qui le font soigner dans un bon hôpital de Rio sous la supervision de son médecin attitré, Flavio Cure, lui aussi d’origine libanaise, et à la suite de trois très longs mois de traitement, Rafik Saadi a pu victorieusement retourner à son domicile. Sa belle-fille Licia, femme de David, étant elle-même médecin, a pu suivre de près les soins donnés et ses conseils scientifiques ont été précieux pour le mener vers un bon rétablissement.
Les familles qui ont vécu le drame de voir l’un des leurs atteint par cette maladie encore mystérieuse savent à quel point le plus dur est la séparation et l’isolement du malade. Ne pouvoir l’accompagner dans des moments difficiles et savoir qu’il lutte seul dans la souffrance avec le risque de partir sans un au revoir fait subir un enfer émotionnel à ses proches.
Son frère, l’avocat Émile Saadé, et toute sa famille du Liban, sans parler des membres éparpillés de par le monde, ont suivi avec anxiété l’avancée de la maladie. Nous ne pouvons que conseiller vivement à tous les humains de prendre toutes les précautions de distanciation sociale et d’hygiène très au sérieux pour leur éviter de vivre ces moments difficiles.
À la veille de compléter le centenaire, Rafik Saadi peut se targuer d’avoir vécu une vie trépidante, dense, aventurière, totalement vouée au travail ; on parle là du vrai labeur, de la besogne qui le faisait se lever à 5h30 du matin tous les jours pour être le premier arrivé à l’usine qu’il a créée et qu’il dirigeait. Dans son esprit, cela est l’obligation première de tout patron qui veut montrer l’exemple à ses employés et en exiger l’excellence.
Il faut avoir eu la chance d’aimer le métier qu’on exerce pour comprendre la persévérance à la tâche que cet amour implique, l’urgence de cette dynamique et l’impossibilité de faire autrement que d’y consacrer toute une vie, toutes les heures du jour, toute l’énergie du corps et de l’esprit. Le trait le plus marquant de mon oncle Rafik est le suivant : c’est un travailleur acharné, obstiné et ambitieux.
Parti de presque rien (on a toujours un bagage quelconque), ayant quitté sa terre natale, le Liban, un beau jour de 1950, il débarque à Rio de Janeiro le 15 novembre et après avoir foulé le sol brésilien, il y trouve une pièce de monnaie qui semble lui augurer un bel avenir.
Il avait 23 ans.
Pourquoi les jeunes Libanais de cette époque recouraient-ils déjà à l’émigration ? Il faut pour le comprendre se resituer à cette époque : le Liban n’existait que depuis 7 ans, juste après la crise économique de 1941 qui avait provoqué une hausse des prix et la dévaluation de la monnaie, en 1947 avait eu lieu l’évacuation des troupes étrangères du sol libanais, et 1948 a vu l’arrivée de réfugiés palestiniens et syriens dans une ambiance de remaniements gouvernementaux.
Les raisons étaient donc déjà politico-économiques, un peu comme si ce pays rejetait régulièrement ses filles et fils par vagues. Ainsi, Rafik a rejoint au Brésil son oncle Daoud Saadi qui, lui, avait émigré au début du XIXe siècle, et durant les premières années de son installation dans le nouveau pays, il a travaillé à ses côtés dans son atelier de tissage, avant de se mettre 5 ans plus tard à son compte. L’ambitieux Rafik, ayant épousé sa cousine Minerva et appelé son frère Nazih (1930-2014) à la rescousse, se lance alors dans l’édification d’un empire industriel dans le domaine du textile et l’ouverture d’une chaîne de 80 magasins de vêtements de par le pays. Ainsi était née la marque Cyticol.
Une success story comme on aime les entendre, des Libanais qui ont réussi à l’étranger. L’intérêt pour le textile n’est pas juste anodin ou le fruit d’un hasard, la famille Saadé, originaire de Laylaké, ayant participé comme nombre d’autres familles à la filière séricicole, le petit Rafik avait certainement été marqué par les soins donnés par sa mère Nazlé aux vers à soie qui leur donnaient les cocons qui aidaient à arrondir les fins de mois.
Aujourd’hui, les fils et petits-fils de Rafik ont pris la relève à l’usine, et l’une des premières choses que Rafik a demandées à sa sortie d’hôpital a été d’appeler les magasins pour s’enquérir des résultats de vente de la semaine.
J’ai moi-même vécu 5 ans au Brésil auprès de mon oncle lorsque j’avais fui la guerre civile en 1987. Je tiens à rendre hommage à un homme qui s’est toujours senti responsable de toute la famille, son altruisme, sa grandeur de cœur et d’âme n’a pas son égale. Modeste comme seuls les grands hommes et femmes savent l’être, il n’a jamais oublié le Liban de ses origines et en a gardé ses meilleures valeurs.
Il est un bel exemple à suivre.
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