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Culture - Portrait d’artiste

Marc, l’enfant terrible de la tribu Guiragossian ?

Il a vingt-cinq printemps et un langage pictural volubile, fiévreux et singulier.

Marc, l’enfant terrible de la tribu Guiragossian ?

L’univers agressif, aux tendresses cachées comme une blessure sous un pansement, de Marc Guiragossian.

Il a aujourd’hui vingt-cinq printemps et n’échappe pas à l’appel du chevalet, des pinceaux et des tubes de couleurs. C’est dans ses gènes, son ADN et cela semble l’accomplissement de son destin. Comme pour bon nombre de la lignée des Guiragossian. Et cela ne remonte pas seulement à son père Emmanuel ou son grand-père Paul, patriarche de la peinture libanaise, mais peut-être bien au-delà, jusqu’aux racines des premières générations dont cet aïeul, prêtre et peintre d’icônes. Du sens de l’élévation aux images déstabilisantes du génocide arménien, Marc Guiragossian est loin d’être un garçon taiseux dans le vent doublé d’un artiste au langage pictural volubile, fiévreux et singulier.

Élancé et svelte, les cheveux noirs drus coupés courts, la barbe de quelques jours, l’allure sportive, Marc Guiragossian a bien quelques traits, bon sang ne saurait mentir, qui ressemblent à feu Paul dans sa prime jeunesse. Frileux pour tout ce qui relève de la communication, tout en ayant pourtant accès à plusieurs langues (arabe, arménien, anglais, allemand, français), il dit nager toujours entre deux eaux. Et confie que la maîtrise des nuances lui échappe un peu, sauf pour l’anglais… Est-ce parce qu’il vient de s’installer dans son studio à Londres après avoir laissé momentanément Berlin où il vivait, suite aux nombreux déplacements familiaux dus à la guerre et aux contingences du métier d’artiste ?

Marc Guiragossian, grand taciturne à la palette mordue de frénésie. Photo DR

De passage à Beyrouth, sa ville natale, pour les fêtes de fin d’année, il a passé le plus clair de son temps auprès de son Pygmalion et mentor de père, au Musée Guiragossian, sorte de hangar à la façade blanche et d’atelier immense, sis à Jdeidé.

Le jeune homme est si attaché à son paternel qu’il lui laisse souvent le soin de répondre à sa place aux questions posées. Même son frère Paul Gossian, peintre trentenaire également présent, se taille une place de choix dans la discussion. Mais tout finit par s’arranger et s’établit enfin un tête-à-tête pour tirer les vers du nez d’un artiste loin d’être en herbe, à la confidence de courte haleine, saccadée et qui ne cache pas ses ambitions dévorantes…

Ne cherchez pas un CV conventionnel. Une enfance marquée des études primaires et secondaires à la Sagesse et puis l’université est mise au rancart, car un acouphène envahissant crée un traumatisme chez le jeune enfant qui se réfugie dans une musique à gros décibels pour étouffer un extrême et dérangeant encerclement sonore. Ce dysfonctionnement auditif l’affole, use ses nerfs et l’éloigne de toute concentration. Et puis, le papier et le dessin, sources de défoulement, de joie, de solitude bénéfique, de communication avec soi et les autres, arrivent à la rescousse et nivellent l’équilibre.

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La première peinture, à douze ans, étonne un père qui découvre brusquement un univers pictural inédit fait d’un monstre fantastique aux prolongements surprenants. Tel un couperet tombe alors le verdict : la peinture de Marc n’a rien à voir avec celle des autres ! Le père qui veille au grain se dit qu’il faut absolument cultiver cette sortie du rang, cette singularité.

Entre-temps, le crayon et les pinceaux sont affûtés, les visites aux musées s’intensifient et les amis du jeune Marc, qui écume les temples de l’art à l’étranger, ont pour nom Raphaël, Rubens, Vinci, Mantegna, Rembrandt, le Tintoret, Titien, El Greco, Daumier… Et l’adoration est telle devant ce carrousel de fascinantes toiles immortelles que Marc en reproduit des fragments avec application et ferveur. Un enfant-copiste qui, tout en faisant sa propre éducation artistique, s’empare alors de l’âme et de l’essence d’images qui l’hypnotisent. Il s’imbibe profondément de leur secret et rayonnement.

Marc Guiragossian : une palette mordue de frénésie, de besoin de virtuosité.

Libérer silences et désirs

Marc Guiragossian peint. Il peint un regard, une silhouette, un corps, un mouvement... Tout un univers qu’il déstructure et restructure dans sa propre peinture. À sa façon. Pour livrer et libérer ses propres fantasmes, ses silences, ses désirs, sa perception, son observation, ses inhibitions, son exploration et sa vision.

Très tôt, il expose ses archanges aux galbes diaphanes et aux musculatures renversantes à l’espace The Gallerist à Sodeco. Ensuite, c’est grâce aux galeries Colnaghi à Londres et Mark Hachem, à Paris et à Beyrouth, que le public découvre (en presque seulement quatre expositions pour son bref parcours) son univers agressif, aux tendresses cachées comme une blessure sous un pansement. Et où il emprunte parfois le style des « graffeurs » à la Jean-Michel Basquiat sur un greffage de l’intensité et des distorsions de Soutine, surtout dans l’aplat des grandes mains de ses personnages.

Tourbillon de couleurs vives, criardes et superpositions d’images qui s’interpénètrent comme des poupées gigognes, révélant en douce, par-delà un tintamarre de tonalités qui se heurtent et une touche nerveuse, les déchirures intérieures et les bipolarités soigneusement camouflées… Loin de toute image rigide et linéaire, il y a là une flexion sinueuse, une matière vigoureusement répartie, une surcharge décorative, une sorte de transe qui transparaît dans une palette mordue de frénésie, de besoin de virtuosité. Même si cela transgresse toutes les normes et frise le gongorisme !

Autodidacte, patient dans son labeur, Marc Guiragossian, s’il méprise la presse écrite traditionnelle (« qui lit encore un journal ? » lance-t-il, car pour lui seuls comptent Instagram et ses succédanés !), tout en écoutant avec passion Rachmaninov, Schubert, Chopin, Beethoven ou Miles Davis, et même s’il est fan de basketball, des longues marches et des salles de gym, n’en dédaigne pas pour autant la lecture des philosophes tels Carl Jung, Nietzsche et Marc-Aurèle.

Comment trancher ses préférences de couleurs ? « Je les aime toutes, dit-il un peu perplexe et d’ajouter sibyllin et candide à la fois : Mais je crois que le jaune c’est le soleil et le blanc, c’est là où il y a toutes les couleurs. »

Sa définition de la peinture ? Brusquement un peu rêveur, il déclare : « Trouver l’intériorité de la condition humaine… Je tente de trouver ma vérité, une réponse à cet inexplicable qui suis-je ? » Témérité, obsessionnelle introspection, fanfaronnade ou curiosité de la jeunesse ? Quoi qu’il en soit, sa peinture néo-expressionniste, oscillant entre esthétique déroutante et images convulsives, se veut bien une véritable mise à nu de l’être.

Pour clôturer, que serait l’ambition déclarée de Marc Guiragossian, peintre appartenant à une tribu et un clan où l’art a toutes les audaces, toutes les priorités et prééminences ? Et la réponse est un mélange de volonté de dépassement et de lucidité : « Je voudrais être le peintre le plus important... Que je ne suis pas encore ! »


Il a aujourd’hui vingt-cinq printemps et n’échappe pas à l’appel du chevalet, des pinceaux et des tubes de couleurs. C’est dans ses gènes, son ADN et cela semble l’accomplissement de son destin. Comme pour bon nombre de la lignée des Guiragossian. Et cela ne remonte pas seulement à son père Emmanuel ou son grand-père Paul, patriarche de la peinture libanaise, mais peut-être...

commentaires (2)

"s’il méprise la presse écrite traditionnelle...n’en dédaigne pas pour autant la lecture des philosophes" A 25 ans et il crache deja dans la soupe....et vous publiez quand meme...incroyable... Moi pour beaucoup moins je l'aurais dechire mon papier

Elementaire

08 h 43, le 24 janvier 2021

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Commentaires (2)

  • "s’il méprise la presse écrite traditionnelle...n’en dédaigne pas pour autant la lecture des philosophes" A 25 ans et il crache deja dans la soupe....et vous publiez quand meme...incroyable... Moi pour beaucoup moins je l'aurais dechire mon papier

    Elementaire

    08 h 43, le 24 janvier 2021

  • L'auteur de cet article semble ignorer l'handicap majeur d'un acouphène envahissant sur l'artiste....s'il n'est pas féru de communication c'est tout simplement parce qu'il est malentendant, s'ils s'accompagne de ses parents c'est sans doute aussi par peur de mal comprendre une question. J'aurai apprecié un peu plus de délicatesse de l apart de l'auteur a cet égard. Sinon bravo l'artiste, tres prometteur!

    Kaldany Antoine

    05 h 14, le 24 janvier 2021

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