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Moyen-Orient - Éclairage

Entre les milices pro-Téhéran en Irak, les graines de la discorde

Des divergences croissantes opposent les factions affiliées à l’Iran autour d’enjeux d’argent et de pouvoir.

Entre les milices pro-Téhéran en Irak, les graines de la discorde

Rassemblement des PMFs après l’assassinat de Kassem Soleimani et de Abou Mahdi al-Mohandis pour appeler au retrait de toutes les troupes américaines d’Irak. Bagdad, 6 janvier 2020. Photo AFP

« Le père du Hachd est parti, mais son oncle est toujours là. » Dans un vidéo-clip de propagande qui circule sur les plates-formes des milices pro-iraniennes en Irak, on tente une expérience délicate : attribuer au successeur de Abou Mahdi al-Mohandis au poste de vice-président et de leader de facto des forces de mobilisation populaire (PMFs) de grandes vertus. Sur fond de musique martiale et d’un discours aussi véhément que rimé, les images défilent mettant en scène un Abou Fadek al-Mohammedawi comme petit père du peuple, ou, tout du moins, de combattants officiant au sein de la coalition paramilitaire. L’homme apparaît tantôt solennel – tout vêtu de noir, rajustant sa veste avant d’agiter sa main gauche en signe de salut – tantôt sur le terrain, le crâne couvert d’un bonnet noir, portant des lunettes de soleil et tapotant affectueusement sur le cou le milicien à sa droite.

Mais l’ambiance sonore qui accompagne cette succession de clichés semble avant tout viser à donner du relief à un personnage loin de faire l’unanimité. Car lorsque Abou Fadek, de son nom de guerre, prend ses fonctions en février 2020, il le fait dans un contexte hautement explosif, dans le sillage de l’élimination par Washington d’Abou Mahdi al-Mohandis et de Kassem Soleimani, ancien commandant en chef de l’unité d’élite al-Qods au sein des gardiens de la révolution iranienne. Le duo de choc que formaient les deux hommes était à l’origine de la mainmise progressive de Téhéran sur l’Irak, de la quasi-transformation du pays en province de la République islamique. La disparition des deux militaires s’est traduite par un vide politique, par l’émergence d’un espace dépouillé de ses figures les plus emblématiques que ne tarderaient pas à se disputer les différentes factions qui composent le Hachd.

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Formée en 2014 après un appel lancé aux citoyens par le grand ayatollah Ali Sistani – la plus haute autorité religieuse chiite du pays – pour lutter contre l’État islamique, la coalition rassemble des groupes préexistants et de nouvelles factions. Officiellement intégrées aux forces armées irakiennes depuis 2016, elles agissent le plus souvent, dans les faits, de manière autonome et prennent leurs ordres directement de Téhéran. Les divisions au sein du Hachd ne sont pas chose nouvelle. Les factions qui l’ont composé jusque-là regroupent des sistanistes, partisans d’une ligne chiite irakiste et liés aux mausolées des villes saintes de Kerbala et de Najaf; des khaménistes, majoritaires, et liés à Qom ; et des sadristes, partisans du puissant clerc chiite populiste Moqtada Sadr, qui a, depuis 2003, tour à tour joué la carte de la lutte armée contre l’occupation américaine avant de se faire le héraut du nationalisme irakien puis de revenir à un discours d’union sacrée contre Washington après le double assassinat de janvier 2020.

Kataëb Hezbollah vs Asaib Ahl al-Haq

Quand, il y a presque un an, la plus puissante milice chiite au sein des PMFs, le Kataëb Hezbollah, annonce la nomination d’Abou Fadek à son nouveau poste, c’est une levée de bouclier qu’il faut affronter. Les Unités Atabat liées à l’ayatollah Ali Sistani s’opposent fermement à la promotion d’un homme pour laquelle elles n’ont pas été consultées. Bien que le « Khal », tel qu’il est surnommé, ait été pressenti avant même la mort de Mohandis pour lui succéder, des dissensions sont apparues au sein même du Kataëb Hezbollah quant à sa nomination. « Un nouveau facteur à prendre en compte est la compétition au sein même de Kataëb Hezbollah entre Abou Hussein, le secrétaire général et le commandant des opérations spéciales au sein de la milice, et Abou Fadek, à la tête des forces de Kataëb Hezbollah au sein du Hachd », explique Michael Knights, expert de l’Irak au sein du Washington Institute for Near East Policy.

Les tensions sont aussi à leur comble entre les factions pro-Téhéran. En l’absence d’une figure d’envergure pour les maintenir unies et les faire marcher au pas, les appétits des uns et des autres se font sentir avec plus de voracité qu’auparavant, en particulier entre Kataëb Hezbollah et Asaib Ahl al-Haq (AHH), dont Qais al-Khazali est le fondateur et actuel commandant. « Qais al-Khazali considère avoir payé un prix exorbitant en étant placé sur les listes de sanctions du Trésor américain. En conséquence, la nomination de Abou Fadek pour succéder à Abou Mahdi al-Mohandis, sans qu’aucun dirigeant au sein des Asaib ou proche de la faction ne soit pris en compte, a renforcé la fracture avec Kataëb Hezbollah », décrypte Ihsan al-Shammari, directeur de l’Iraqi Center for Political Thought. Le département du Trésor américain a sanctionné en décembre 2019 Qais al-Khazali pour son « implication dans de graves violations des droits humains en Irak », en référence aux exactions commises par des milices proches de Téhéran contre les contestataires irakiens participant à l’intifada déclenchée en octobre 2019 et dénonçant, entre autres, le joug de l’Iran sur leur pays. Début janvier 2020, Asaib Ahl al-Haq est ensuite désignée comme une organisation terroriste étrangère tandis que Qais al-Khazali et son frère Laith sont placés sur la liste des terroristes internationaux spécialement désignés du gouvernement américain.

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Depuis l’assassinat de Kassem Soleimani et de Abou Mahdi al-Mohandis, la concurrence entre les différentes brigades se traduit par l’envoi de signaux contradictoires. En novembre dernier, des roquettes avaient été lancées contre la mission diplomatique américaine dans la zone verte de Bagdad, rompant avec une trêve qui avait duré un mois. Côté Kataëb Hezbollah, on nie toute implication et appelle à l’accalmie. Un alignement sur la ligne iranienne qui préconise la prudence en attendant l’arrivée au pouvoir de Joe Biden aux États-Unis, suite à la visite de Esmail Qaani – successeur de Soleimani– à Bagdad fin novembre pour ordonner aux factions de mettre un terme à leurs attaques contre les intérêts occidentaux, le temps que Donald Trump rende les clés de la Maison-Blanche.

Côté Asaib Ahl al-Haq en revanche, on joue la carte de la défiance. En témoigne une sortie de Qais al-Khazali dans une interview télévisée qui n’est pas passée inaperçue : « Les Américains occupent notre pays, pas le vôtre. Nous ne vous écouterons plus, car nos motivations sont à 100 % nationalistes. » Coup d’éclat ? Imprudence? Trois raisons semblent expliquer l’attitude du numéro un de Asaib Ahl al-Haq. « Qais al-Khazali veut délivrer un message à Téhéran, car il sent que l’Iran ne prend pas suffisamment au sérieux sa faction en Irak et cherche à travers ce discours à ce que son rôle, sa présence et son poids soient davantage reconnus », avance Ihsan al-Shammari. Qais al-Khazali serait aussi soucieux de prouver que les Asaib ne sont pas à la solde de la République islamique et que la milice dispose d’une certaine autonomie. Une démarche qui répond à un double objectif. Il s’agit d’abord de gagner le soutien d’une partie de la rue irakienne qui a l’Iran dans son collimateur, à plus forte raison dans un contexte marqué par la perspective d’élections législatives prochaines, prévues pour juin 2021. « C’est un message politique parce qu’en fonction des élections, il veut se présenter sous un aspect plus convenable qui lui permettrait de nouer des alliances avec d’autres forces qui pourraient être réticentes s’il restait complètement inféodé à l’Iran », résume Ihsan al-Shammari. Il s’agit, ensuite, de signifier à Washington que Asaib Ahl al-Haq dispose de son propre agenda et qu’il n’est pas calqué sur celui de Téhéran, « que c’est avec elle qu’il faut directement traiter », dit le spécialiste.

La discorde grandissante entre différentes factions au sein du Hachd est symptomatique du profond ancrage des milices pro-Téhéran dans le pays. Pour les contestataires irakiens, ces factions sont non seulement un obstacle à la souveraineté de l’Irak, mais sont aussi les artisans de la corruption qui gangrène toutes les strates de la société et de l’État. Nombreux sont les chefs de milices qui comptent aujourd’hui parmi les hommes les plus riches dans un pays où l’escroquerie est devenue structurelle à travers notamment les fraudes bancaires ou encore le détournement de l’argent public. Les check-points sont devenus des lieux quotidiens d’extorsion. Et depuis la mort de Abou Mahdi al-Mohandis, les factions n’hésitent plus à empiéter sur les platebandes des unes et des autres. Courant décembre, Middle East Eye rapportait ainsi que Asaib Ahl al-Haq et Kataëb Hezbollah avaient failli en venir aux armes lorsque des miliciens appartenant à la première avaient tenté d’ériger des check-points dans les zones sous contrôle de la seconde, en imposant de surcroît des « taxes » supplémentaires aux camions en provenance de Syrie.

Scénario à la libanaise

D’après des sources proches du bureau du chef officiel du Hachd, Faleh al-Fayyad, et citées par al-Araby al-Jadeed, l’un des désaccords actuels les plus importants parmi les dirigeants des principales factions réside dans la redistribution des zones d’influence au cœur des régions libérées de l’État islamique entre les différents groupes, notamment du fait des gains économiques sur lesquels mise chaque faction, à travers, entre autres, la contrebande transfrontalière avec la Syrie. Certes, cette concurrence existait déjà auparavant. Mais du moins y avait-il les figures rassembleuses de Kassem Soleimani et de Abou Mahdi al-Mohandis pour apaiser les relations intermiliciennes. Le successeur du premier, Esmail Qaani, ne bénéficie ni de la même aura, ni du même charisme, ni du même réseau en Irak. « Il a pour l’heure échoué à unifier tous les groupes armés afin qu’ils paraissent comme une seule force cohérente suivant une directive claire », résume Ihsan al-Shammari. Mais au-delà de la personnalité moins charismatique du nouveau commandant en chef d’al-Qods, le contexte régional est aujourd’hui différent. « Qaani fait face à une certaine opposition populaire à l’ingérence de l’Iran dans les affaires internes irakiennes, aux restrictions budgétaires dues aux sanctions américaines contre l’Iran et à la pandémie de Covid-19. Dans de telles conditions, n’importe quel commandant au sein d’al-Qods aurait été défié, même Soleimani », nuance Ali Alfoneh, spécialiste de l’Iran et chercheur auprès de l’Arab Gulf States Institute basé à Washington.

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Téhéran est aujourd’hui confronté à un triple défi : les graves crises économiques irakienne et iranienne qui se nourrissent l’une l’autre et l’éventualité que certaines milices telles que Asaib Ahl al-Haq deviennent réellement hors de contrôle. Mais dans le même temps, la victoire de Joe Biden à la présidentielle américaine ouvre la perspective d’une reprise possible des négociations entre la République islamique et Washington avec, à la clé, un allègement des sanctions. Dans ces conditions, l’Iran semble, du moins sur la forme, plus enclin au compromis, à plus forte raison alors qu’il se doit de trouver de nouvelles sources de financement pour ses alliés en Irak. Une forme de scénario à la libanaise où l’Iran n’empêchera pas la mise en place d’un gouvernement proche des Occidentaux tout en s’assurant que ce sont ceux qui lui sont affiliés qui tiennent véritablement les rênes du pouvoir. « La première étape du changement sera probablement le remplacement de Falah al-Fayyadh en tant que chef civil du Hachd par un membre choisi parmi les partisans de Sistani », avance Michael Knights. « Dans l’immédiat, je ne pense pas qu’il soit possible d’imaginer une réforme des PMFs. Mais à moyen terme, s’il y a négociation entre Washington et Téhéran, cela pourrait éventuellement inclure une réforme du Hachd, analyse de son côté Ihsan al-Shammari, mais cela ne signifie pas que ces forces – à supposer qu’elles s’intègrent dans la normalité de l’État irakien – ne puissent jouer la carte de la résistance, revenir à leur rôle quasi autonome quand cela sert leurs intérêts. »


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