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Monde - Éclairage

L’Irak sur le qui-vive face à la confrontation irano-américaine

Bagdad redoute que les tensions entre Washington et Téhéran sur son territoire ne montent de plusieurs crans et que le pays ne plonge un peu plus dans l’instabilité.

L’Irak sur le qui-vive face à la confrontation irano-américaine

Un membre des Unités de mobilisation populaire irakien (Hachd al-Chaabi) monte la garde lors d’un cortège funèbre symbolique en l’honneur d’Abou Mahdi al-Muhandis dans la ville de Bassora, le 4 janvier 2020. Hussein Faleh/AFP

Finir l’année comme elle a débuté ? C’est ce que semble craindre Bagdad dans un contexte de tensions accrues entre Washington et Téhéran depuis l’élimination vendredi dernier du scientifique du nucléaire iranien Mohsen Fakhrizadeh, imputée à Israël.

Le pays retient son souffle à la perspective de faire les frais d’une opération comparable à celle de janvier 2020 au cours de laquelle les États-Unis ont éliminé dans la capitale irakienne Kassem Soleimani, ancien commandant en chef de la brigade al-Qods au sein des gardiens de la révolution iranienne, et Abou Mahdi al-Mouhandis, ex-leader de facto du Hachd al-Chaabi (PMF), coalition paramilitaire regroupant aujourd’hui les milices irakiennes affiliées à Téhéran. L’angoisse est d’autant plus profonde que l’actuel locataire de la Maison-Blanche, Donald Trump, semble, avec son allié israélien, déterminé à resserrer l’étau le plus possible autour de la République islamique avant l’arrivée au pouvoir du démocrate Joe Biden le 20 janvier prochain.

Qu’il s’agisse des factions pro-iraniennes en Irak ou du gouvernement emmené par Moustafa Kazimi – lui-même proche de Washington mais contraint depuis sa prise de fonctions à un jeu de contorsionniste entre les États-Unis et l’Iran – tout le monde semble sur le qui-vive, à plus forte raison depuis l’annonce de l’élimination par un drone dans la nuit de samedi à dimanche d’un haut commandant des pasdaran à la frontière syro-irakienne. Une information que le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères a toutefois démentie hier.

« Les probabilités de viser des personnalités iraniennes en Irak, ou des alliés de Téhéran ont considérablement augmenté après l’assassinat du scientifique nucléaire en Iran. La façon dont il a été tué et le lieu ouvrent sur un éventail de possibilités en Irak », résume Ihsan al-Shammari, directeur de l’Iraqi Center for Political Thought.

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Il y a deux jours, la page web de la télévision al-Ghadeer affiliée à l’organisation Badr a été saisie par le gouvernement américain. Il s’agit de l’une des factions les plus importantes parmi les milices contrôlées par Téhéran en Irak. « Cela coïncide avec d’autres saisies de médias associés aux groupes militants contrôlés par l’Iran. La télévision Nujaba de Haraket Hezbollah al-Nujaba a également été supprimée plus tôt en novembre. Des réseaux comme celui d’al-Manar du Hezbollah au Liban ont été sanctionnés en 2006. Sur la base des informations fournies, les pages récentes peuvent avoir été impliquées dans certains types d’activités criminelles », commente Phillip Smyth, chercheur associé au Washington Institute.

Dissensions

Le regain de violences entre Téhéran et Washington intervient alors que le Premier ministre irakien est pris entre le marteau et l’enclume. L’homme avait fait de la lutte contre les milices la cause numéro un de son mandat – dans l’optique notamment de répondre à l’aspiration à la souveraineté des contestataires irakiens – mais ses tentatives n’ont pas porté leurs fruits jusque-là. À frapper trop fort, il pourrait pousser les milices à répliquer avec violence et ainsi intensifié le climat d’instabilité dans le pays. Mais à ne pas donner de véritable coup de pied dans la fourmilière, il irrite Washington, à qui l’Irak ne peut pas tourner le dos au vu de sa situation économique catastrophique.

Fin septembre, le secrétaire d’État américain sortant Mike Pompeo avait au cours d’appels téléphoniques avec le président irakien Barham Saleh et avec Moustafa Kazimi, menacé de fermer l’ambassade américaine à Bagdad à moins qu’un terme ne soit mis aux attaques à la roquette perpétrées par les milices contre les intérêts occidentaux dans le pays. L’ultimatum avait alors semé la panique jusqu’au sein des rangs des PMF et de leur bras politique, la coalition du Fateh, qui s’étaient empressés de publier des communiqués prenant leurs distances, voire condamnant les attaques visant les missions diplomatiques. « Il y a trois types de scénarios possibles. Le premier se décline sous la forme de sanctions individuelles et l’annonce de la mise sur liste noire de chefs de milices, d’hommes politiques ou encore d’entreprises ou d’institutions financières proches de Téhéran. Le second est le bombardement de sites appartenant à ces factions comme des quartiers généraux, des entrepôts d’armes ou des commandants sur le terrain », estime Ihsan al-Shammari. « Le troisième scénario concerne enfin le ciblage de chefs de milices qui menacent les Américains », ajoute-t-il.

Ces risques semblent pousser certaines factions à jouer la carte de l’apaisement face à Washington. Le 17 novembre dernier, des roquettes avaient été lancées contre l’ambassade des États-Unis dans la zone verte, violant une trêve qui avait jusque-là duré un mois. Mais la plus puissante des milices et la plus proche de Téhéran, Kataëb Hezbollah, avait directement nié son implication et réaffirmé que la trêve était toujours en vigueur. Tous ces groupes ne tiennent cependant pas le même discours. Les Kataëb Hezbollah cherchent, tout du moins officiellement, à respecter les ordres de Esmail Qaani, commandant de l’unité d’élite al-Qods, qui s’est rendu à Bagdad il y a une semaine pour ordonner aux factions de mettre un terme à leurs attaques contre les intérêts occidentaux, le temps que Donald Trump rende les clés de la Maison-Blanche. D’autres en revanche jouent la carte de la défiance. Dans un message adressé à Esmail Qaani après sa visite, le chef de la milice Asaib Ahl al-Haq, Qais al-Khazaali, a déclaré dans une interview télévisée : « Les Américains occupent notre pays, pas le vôtre. Nous ne vous écouterons plus car nos motivations sont à 100 % nationalistes. » « Une grande partie de ces fanfaronnades semblent viser à donner l’impression que des groupes qui ont été plutôt efficacement contrôlés pendant pas moins d’une décennie et demie par les IRGC peuvent agir de manière autonome », avance Phillip Smyth. « C’est une démarche qui vise à promouvoir l’idée qu’il y aurait le feu entre ces groupes et les pasdaran. Or ce n’est pas le cas. Kataëb Hezbollah est en outre le principal moteur derrière tous ces fronts qui ont été créés en Irak. Il est fort probable qu’ils vont essayer de tester les États-Unis pour voir comment Washington répond ou s’il y aura des réponses de l’administration Biden. »


Finir l’année comme elle a débuté ? C’est ce que semble craindre Bagdad dans un contexte de tensions accrues entre Washington et Téhéran depuis l’élimination vendredi dernier du scientifique du nucléaire iranien Mohsen Fakhrizadeh, imputée à Israël. Le pays retient son souffle à la perspective de faire les frais d’une opération comparable à celle de janvier 2020 au cours de...

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