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Idées - L’économie Ponzi

L’art de jouer à la roulette avec vos dépôts

L’art de jouer à la roulette avec vos dépôts

Illustation : Netfalls/Bigstock

Commençons par un petit jeu : imaginez que vous me confiiez 100 000 dollars à investir à ma guise, à condition de partager les bénéfices à parts égales. Je décide ensuite de me rendre au casino, de les jouer à la roulette et mise tout sur le noir. La roue tourne, s’arrête sur le noir et je gagne 100 000 dollars. Je viens donc de doubler votre argent et, comme convenu, vous récupérez 150 000 dollars tandis que j’en empoche 50 000. Impressionné par mon talent d’investisseur, vous me confiez à nouveau vos 150 000 dollars et me demandez de recommencer. Je retourne à Adma et je remise tout sur noir. Après tout, pourquoi changer une stratégie qui gagne ? Et là, la roue s’arrête à nouveau sur le noir : le magot atteint désormais 300 000 dollars, dont 75 000 qui me reviennent. Autrement dit, mon gain net est maintenant de 125 000 dollars, tandis que le vôtre s’élève à 225 000. Décidément séduit par mon bilan, vous me demandez de tout réinvestir à nouveau : nous gagnons encore et votre gain net grimpe à 337 500 dollars (contre 187 500 pour moi). Vous êtes subjugué par ma performance et devenez riche. Bref, la vie est belle. Vous me laissez donc à nouveau carte blanche pour tout rejouer, sauf que cette fois, cette fichue roulette s’arrête sur le rouge ! Je perds donc vos 337 500 dollars, ce qui annule donc l’ensemble des gains que vous aviez réalisés jusque-là. Or, comme je joue avec votre argent, mes gains nets n’ont, eux, pas changé depuis la mise précédente : ils s’élèvent toujours à 187 500 dollars.

À bien des égards, le mécanisme de rémunération des banques libanaises sur les placements très rémunérés était similaire à cela. À la grande époque des opérations d’« ingénierie financière » de la Banque du Liban, tous les joueurs étaient gagnants : les déposants – via des taux d’intérêt pouvant aller jusqu’à 31 % sur certains dépôts en dollars – ; les actionnaires – via la distribution de 50 % des « profits » réalisés par les banques sous forme de dividendes ; et, bien sûr, les banquiers – grâce à des bonus massifs à faire rougir Wall Street. En fin de compte, le travail de ces derniers était pourtant très simple : cela consistait principalement à contacter sans préavis des expatriés de confiance, de les convaincre de placer des dollars « frais » au Liban, puis de déposer ces derniers à la Banque centrale. Ils empochaient alors la différence entre la rémunération que leur versait la BDL et celle de leurs clients. Dans de nombreux cas, les banquiers ne savaient pas ce que la BDL faisait avec l’argent de leurs clients. De leur côté, les expatriés n’étaient que trop heureux de remettre leurs économies, car ils avaient hérité d’une foi inébranlable dans le secteur bancaire libanais, qui a survécu à toutes sortes de crises sans aucune tache.

Le point de vue d'Alain Bifani

Audit de la BDL : la dernière ruse du système

En réalité, le plus grand défi pour un banquier était de minimiser les intérêts qu’il verse à ses clients, et donc de maximiser l’écart avec la Banque centrale. C’est cela qui, conjugué avec le manque de transparence qui caractérise le système, a permis à certains clients d’avoir des taux à 31 % tandis que d’autre ont dû se contenter de 8 % – ce qui doit être encore plus rageant pour ces derniers aujourd’hui, puisqu’ils ne peuvent même pas se dire qu’ils ont perdu les économies d’une vie pour un rendement particulièrement intéressant.

Cette foi inébranlable dans notre secteur bancaire a une justification historique. Prenons un membre de ma famille qui s’est laissé prendre : âgé de 86 ans, il a vécu l’indépendance de 1943, la « Nakba » palestinienne de 1948, la guerre civile de 1958, les guerres israélo-arabes de 1967 et 1973, la guerre civile de 1975-1990, l’assassinat du Premier ministre Rafic Hariri en 2005, la guerre de juillet 2006, les affrontements de 2008, etc. Autant de crises au cours desquelles le secteur bancaire libanais a non seulement survécu, mais continué à prospérer. Du coup, comment aurait-il pu croire un type de mon genre qui lui disait déjà il y a trois ans que tout cela n’était qu’une sorte de schéma de Ponzi ?

L’ironie ultime est que nombre de ceux qui ont gagné des taux obscènes – comme 31 % – étaient probablement assez initiés pour comprendre l’arnaque et en sortir à temps, laissant la foule de ceux qui ont dû se contenter d’un taux à 8 % le soin de payer les pots cassés. Nombre de ces derniers étaient des suiveurs tardifs, qui ont longtemps résisté à la tentation, pour finalement y succomber vers l’été 2019. C’est ainsi qu’au moins une banque et plusieurs expatriés, qui ont été conservateurs pendant des années, ont finalement plongé juste avant l’effondrement : ils avaient vu la roulette s’arrêter sur le noir pendant des années, prouvant ainsi que les sceptiques avaient tort, jusqu’à ce qu’ils finissent par avoir raison…

Dans le Commerce du Levant

Vers une unification des taux de change dollar/livre

Ce mécanisme de partage des gains de la roulette illustre ce que nous appelons dans le monde des affaires « l’aléa moral », soit « l’asymétrie dans la répartition du risque et de la récompense entre les participants. » Bref, une manière savante de dire que je joue avec votre argent, donc quand on gagne, on gagne tous les deux, mais quand on perd, c’est votre problème. Dès lors, comment réduire cet aléa moral ? Une façon simple de le faire serait d’ajuster le mécanisme de répartition : par exemple en ne nous contentant pas de partager les gains, mais aussi les pertes. Dans le scénario ci-dessus, au dernier tour de roulette, au lieu de perdre 337 500 dollars, vous n’en auriez perdu que 168 750, et moi de même. Par conséquent, au terme de ce troisième tour, vos gains nets seraient de 168 750 dollars et les miens de 18 750. En fait, si j’avais investi mon propre argent en plus du vôtre, nous aurions tout perdu ensemble. Cela m’inciterait moins à jouer avec votre argent. On simulerait cela en payant des bonus qui s’acquièrent sur une longue période – disons 3 à 5 ans, avec des mécanismes de récupération – plutôt qu’annuellement, de sorte qu’un banquier soit tenu personnellement responsable si sa banque boit la tasse. La loi libanaise contient déjà des dispositions à cet effet, qui tiennent les membres du conseil d’administration et les cadres supérieurs personnellement responsables en cas de faillite de leur banque.

Mais c’est le Liban et à ce jour, aucun banquier n’a vu ses avoirs saisis ou n’a été tenu responsable de la perte des dépôts de ses clients. Une fois que nous aurons commencé à reconstruire notre secteur bancaire, mettre en place des conseils d’administration indépendants, avec un président indépendant, à qui le directeur général rend compte, doit être l’un des premiers changements majeurs du modèle de gouvernance actuel afin de ne pas répéter les erreurs du passé.

Dan Azzi est un ancien directeur de banque et chroniqueur à L'Orient-Le Jour.


Commençons par un petit jeu : imaginez que vous me confiiez 100 000 dollars à investir à ma guise, à condition de partager les bénéfices à parts égales. Je décide ensuite de me rendre au casino, de les jouer à la roulette et mise tout sur le noir. La roue tourne, s’arrête sur le noir et je gagne 100 000 dollars. Je viens donc de doubler votre argent et, comme convenu,...

commentaires (7)

M. Aziz devrait écrire un livre comment éviter les arnaques pour les nuls. Ses exemples donnés sont on ne peut plus clairs et simples à comprendre pour tous les nantis et même les gros investisseurs qui par leur cupidité de faire de l’argent facile ont encouragé ce système à s’installer et à perdurer en le nourrissant, alors qu’ils savaient tous que les gardiens des coffres forts n’étaient autres que ces pilleurs à visages découverts. Personne n’a été capable de flairer l’arnaque. Étonnant pour un peuple déjà avisé par tant de précédents.

Sissi zayyat

12 h 02, le 22 janvier 2021

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Commentaires (7)

  • M. Aziz devrait écrire un livre comment éviter les arnaques pour les nuls. Ses exemples donnés sont on ne peut plus clairs et simples à comprendre pour tous les nantis et même les gros investisseurs qui par leur cupidité de faire de l’argent facile ont encouragé ce système à s’installer et à perdurer en le nourrissant, alors qu’ils savaient tous que les gardiens des coffres forts n’étaient autres que ces pilleurs à visages découverts. Personne n’a été capable de flairer l’arnaque. Étonnant pour un peuple déjà avisé par tant de précédents.

    Sissi zayyat

    12 h 02, le 22 janvier 2021

  • Mais c’est le Liban et à ce jour, aucun banquier n’a vu ses avoirs saisis ou n’a été tenu responsable de la perte des dépôts de ses clients. QUAND UN JUGE HONNETTRE JUGE QUE LES ACTIONNAIRES DES BANQUES , DONC LES PROPRIAITAIRES DEVRAIENT PAYER DEJA LES PERTES ET RAPATRIER L'ARGENT PLACE PAR EUX A L'ETRANGER ET SURTOUT VENDRE TOUS LEURS ACTIFS POUR REMBOURSER LES DEPOSANTS , UN AUTRE JUGE ( probablement proches des dirigeans et des actionnaires mais je ne le sait pas ) A ANNULE CE JUGEMENT DANS LA JOURNEE POUR NE PAS NUIRE A LA REPUTATION DES BANQUES LIBANAISES LA VERITE BIZARRE QU'AUCUN APPEL NE SOIT FAIT CONTRE LA DECISION DE CE JUGE QUI A ANNULE CE JUGEMENT, NIOS DIRIGEANTS NE SE SONT MEME PAS DONNE LA PEINE D'EN FAIRE UNE LOI QUI AURAIT SAUVEGARDEE LES DEPOTS DES DEPOSANTS UN TEMPS SOIT PEU

    LA VERITE

    14 h 19, le 13 janvier 2021

  • Les vrais arnaqueurs sont les banquiers et à l’eut tête la BdL et son gouverneur. Ils devraient tous être en détention préventive le temps de rendre l’argent aux déposants qui leur on fait confiance alors que eux même ont fait fuir leurs richesses dans les paradis fiscaux. Tous des bandits, d’ailleurs ABL veut dire Association des Bandits Libanais. Bien étendu les modérateurs de l’OLJ vont me censurer à nouveau

    Liberté de Penser

    13 h 03, le 13 janvier 2021

  • Il est pas beau, le libéralisme sauvage?!

    otayek rene

    12 h 47, le 13 janvier 2021

  • DANS LE CAS DES BANQUES DU LIBAN PAS DE PONZI. MAIS DES MAFIEUX DE LA COSA NOSTRA !

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    12 h 15, le 13 janvier 2021

  • wow wow, attendez un peu svp. y aquelque chose qui cloche la . 1ere roue,j'ai MOI SEULEMENT investi 100 mille, dan azzi et moi gagnons 100 Mille a diviser en 2 donc 50 chacun 2eme roue J'AI MOI SEULEMENT investi 150 mille-donc mon argent + mes gains- alors que dan azzi n'a RIEN INVESTI- dan azzi et moi gagnons 150 mille a diviser en 2, donc 75 mille chacun=c a dire j'ai totalise 125 mille de gains . pourquoi dan azzi a t il ajoute MES INVESTISSEMENTS PROPRES-100 mille-pour determiner mes gains alors qu'il devait soustraire les montants INVESTIS PAR MOI et donc arriver a la conclusion que ses gains propres et les siens ?etaient egaux au cent pret ?

    gaby sioufi

    11 h 37, le 13 janvier 2021

  • très bien dit.

    Marie Claude

    08 h 35, le 13 janvier 2021

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