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Touche pas à mon brigand !

Pour terrible qu’il fut déjà, le bilan de l’explosion du 4 août dans le port de Beyrouth ne pouvait raisonnablement se limiter aux 200 morts, 6 500 blessés recensés par les statistiques, sans parler des cataclysmiques destructions matérielles. Il est de triste tradition en effet, dans notre pays, que par la grâce de dirigeants aussi incompétents que véreux, les malheurs fassent invariablement des petits. Pas si petits d’ailleurs, à en juger par le chapelet de victimes collatérales que laissent sur le carreau les suites judiciaires de cette affaire.


l À tout seigneur tout honneur, c’est d’abord le rêve tant caressé d’un État de droit, fondé sur la primauté de la loi, qui en prend un coup, peut-être fatal. Le juge d’instruction Fadi Sawan s’est spectaculairement livré à une véritable première en portant de graves accusations au Premier ministre démissionnaire et trois anciens ministres. Et si la procédure retenue prête effectivement à vive contestation; si a été superbement ignorée l’immunité parlementaire dont se prévalent deux des personnages poursuivis, on n’a jamais vu, non plus, des accusés refuser de s’expliquer devant le magistrat. Inédit est enfin le refus du ministre de l’Intérieur d’user de la force publique pour faire exécuter tout mandat d’amener ou d’arrêt que pourrait émettre le juge. Éminemment politique est certes, aujourd’hui, le débat ; mais du train où vont les choses, verra-t-on un jour des criminels de droit commun bénéficier, eux aussi, du même statut de VIP ?


l Gravement atteinte se retrouve la fameuse formule libanaise, fondée sur une juste répartition des pouvoirs entre les diverses familles religieuses du pays. Regrettera-t-on donc l’époque où les épreuves de force entre leaders de communauté ne portaient que sur les fonctions à pourvoir et les honneurs ou autres inavouables bénéfices qui en découlaient ? Car voici soudain que même des ratés de la République, ayant à répondre (pour le moins) d’une incurie qui s’est traduite par une hécatombe, sont élevés au rang de symboles, de héros, voire de martyrs politiques méritant protection de leurs communautés. Comment ose-t-on intégrer l’indignité de mal-gouvernance à l’intouchable patrimoine de tel ou tel groupe spirituel ? Ne revient-on pas ainsi à la préhistoire, à la période qui a précédé le pacte national et même la proclamation du Grand Liban ? Nous voilà prévenus, c’est à la même levée de boucliers sectaires qu’il faudra s’attendre, le jour où seront poursuivis les ténors d’une corruption tentaculaire qui a fini par assécher les finances publiques et étouffer l’économie du pays.


l Les gesticulations et vociférations actuelles ne font que prouver à quel point était fondée l’exigence, énergiquement brandie par l’opinion publique, d’une enquête internationale dans une affaire aussi énorme, recelant autant de zones d’ombre, que celle de l’explosion du port. Cette ressource a été dédaigneusement repoussée par les autorités, au prétexte qu’elle heurterait l’État libanais dans sa dignité, sa compétence et sa souveraineté. Résultat : il est bien beau, aujourd’hui, l’honneur d’une clique dirigeante incapable même de doter le pays d’un gouvernement...


l Par-dessus tout, et quels qu’en soient les auteurs ou manipulateurs, les obstacles que l’on s’évertue à dresser face à la progression de l’enquête sont une insulte à la mémoire des citoyens qui ont péri en cet épouvantable 4 août, à la douleur de leurs proches et à la sainte colère des masses de sans-abri. Et ça, ça ne pardonne pas.


Issa GORAIEB

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Pour terrible qu’il fut déjà, le bilan de l’explosion du 4 août dans le port de Beyrouth ne pouvait raisonnablement se limiter aux 200 morts, 6 500 blessés recensés par les statistiques, sans parler des cataclysmiques destructions matérielles. Il est de triste tradition en effet, dans notre pays, que par la grâce de dirigeants aussi incompétents que véreux, les malheurs fassent...