Portraits

Maurice Genevoix, hors des tranchées

Maurice Genevoix, hors des tranchées

D.R.

Plutôt petit de taille, avec son visage barré d’une mince moustache, son œil vif et sa casquette à carreaux, Maurice Genevoix (1890-1980) représente un peu, autant par son apparence que par son parcours, une certaine France aujourd’hui disparue : celle de la troisième République triomphante, avec Clémenceau, « le père la Victoire » et ses instituteurs qui permirent à tant de jeune gens de s’élever dans la société.

Genevoix est un exemple de cet « ascenseur social » comme on dit maintenant : fils d’un boucher bourguignon, il entre à l’École normale supérieure à Paris en 1912. Devenu officier de réserve, il est mobilisé en août 1914 à l’âge de 24 ans. Dès le début du conflit, il prend l’habitude de noter ce qu’il voit. Lecteur de Maupassant, de Flaubert, il ne cherche pas l’effet. Il observe, il cherche le détail sans le grossir. En avril 1915, après avoir perdu son meilleur ami, il est grièvement blessé aux Éparges. Par miracle, il échappe à la mort, mais sa main gauche est désormais paralysée. Alors, il utilisera l’autre pour écrire.

Par fidélité pour ses camarades morts, il va raconter la guerre, « sa » guerre, vaudrait-il mieux dire, car Genevoix ne décrit que ce qu’il a vu. Entre 1916 et 1923, il rédige cinq volumes regroupés sous le titre Ceux de 14. Ils disent tout du drame des combats : la beauté de l’amitié certes, mais surtout les souffrances, le chagrin et la mort bien sûr, omniprésente, décrite sans rien cacher de son horreur… « Par instants des souffles passent sur nous, effluves tièdes qui charrient une puanteur fade, pénétrante, intolérable (…). Il y a des cadavres autour de nous, partout. Un surtout, épouvantable (…) : il est couché près d’un trou d’obus. La tête est décollée du tronc, et par une plaie énorme qui bée au ventre, les entrailles ont glissé à terre ; elles sont noires. »

C’est peut-être cette volonté de s’en tenir à la réalité (« ne jamais la déformer », dira-t-il en 1965), qui explique que Ceux de 14 a été longtemps un ouvrage négligé au profit d’œuvres plus romanesques comme Les Croix de bois de Dorgelès ou Le Feu de Barbusse (prix Goncourt 1916).

Si Genevoix et la guerre de 14 sont indissolublement liés dans la mémoire littéraire, on oublie souvent, et à tort, que la plus grande partie de son œuvre romanesque a porté sur tout autre chose : la nature. En 1925, il commence son cycle avec Raboliot, l’histoire d’un braconnier de Sologne, dans la veine des romans de terroir de l’époque, et obtient le prix Goncourt.

C’est que Genevoix qui a vu la mort de si près est un amoureux fou de la vie : il aime les forêts sauvages, les animaux qui les hantent. Il finira par les mettre en scène dans plusieurs romans, comme La Dernière Harde (1938) où le héros est un cerf, appelé « Le Rouge », confronté à un chasseur. « Le Rouge, alors, cessa de résister à la peur qui le poussait au creux des reins. Il partit, perça devant lui. Et désormais tout lui redevint clair désormais : il n’y eut plus que sa peur, sa vitesse, sa fuite de bête qui ne veut pas mourir devant les gueules qui hurlaient à sa mort. » Avec un style riche, une intrigue serrée, l’auteur nous fait vivre avec l’animal.

Réfugié en Aveyron pendant la Seconde Guerre mondiale, il est élu à l’Académie française en 1946, avant d’en devenir son secrétaire perpétuel. Il meurt à l’âge de 90 ans alors qu’il se prépare à écrire un nouveau roman. La mort était passée si près de lui en 1915 qu’il en avait gagné, jusqu’au bout, un fort appétit de vivre.

L’entrée de Genevoix au Panthéon ? L’occasion de (re)lire son œuvre, (re)découvrir son immense talent, pour ne plus l’oublier.

Ceux de 14 de Maurice Genevoix, éditions G. Durassié & Cie (édition originale), 1940.

NB : Avec Ceux de 14, on recommandera également la lecture de La Peur de Gabriel Chevallier, récit halluciné de la Première Guerre, et qui mérite de sortir de l’oubli.


Plutôt petit de taille, avec son visage barré d’une mince moustache, son œil vif et sa casquette à carreaux, Maurice Genevoix (1890-1980) représente un peu, autant par son apparence que par son parcours, une certaine France aujourd’hui disparue : celle de la troisième République triomphante, avec Clémenceau, « le père la Victoire » et ses instituteurs qui permirent à tant...

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