Roman

Une guerre effacée

Une guerre effacée

© Fadi Toufiq

Qu’avons-nous au juste vécu durant la guerre civile ? Pouvons-nous, pour répondre à cette question, se fier plus ou moins à ce qui nous revient spontanément à la mémoire ? Ou bien celle-ci ne nous présente-t-elle, le plus souvent, qu’un récit fabriqué après coup, trop simplificateur, trop dramatique ; un récit où les combats, les bombardements et les massacres occupent la totalité de l’avant-plan et dissimulent, ce faisant, l’essentiel de notre expérience, les formes singulières que prenait notre vie de tous les jours pendant cette période ?

Telles sont quelques-unes des questions soulevées par Les Œuvres inachevées de Kevork Kassarian, roman de l’écrivain et artiste multimédia Fadi Toufiq (né en 1975, l’année du déclenchement de la guerre civile). À l’instar des essais fictifs dans lesquels Borges examinait les écrits d’auteurs imaginaires, ce court roman de Toufiq est une sorte de monographie fictive des œuvres d’un réalisateur libanais qui n’a jamais existé : Kevork Kassarian.

Un narrateur, dont on ignore l’identité, ayant examiné les archives personnelles de Kevork (des carnets de notes, des photos, des pellicules cinématographiques, des enregistrements audio, des lettres, des coupures de presse, etc.), nous en fait un compte rendu méthodique et chronologique. Les éléments biographiques y sont très rares. Kevork est né en Palestine en 1948 d’un père palestino-arménien et d’une mère franco-libanaise. Après l’obtention d’un diplôme de cinéma à Paris en 1971, il retourne à Beyrouth où il travaille comme directeur photo pendant quelques années. En 1975, il commence le tournage de son premier long métrage ; mais la guerre éclate et le film demeure inachevé. Durant toutes les années du conflit civil, Kevork ne quitte jamais la capitale libanaise, où il travaille sur un nombre considérable de projets filmiques et artistiques, seul ou en collaboration, et qui restent tous inachevés. En 1993, il s’installe à Paris où, deux ans plus tard, il disparaît sans laisser de trace.

C’est presque tout ce que l’on sait de sa vie. Quant à ses projets, le narrateur anonyme nous en fournit une description quelque peu détaillée qui, petit à petit, se transforme en une toile immense : on s’aperçoit alors que les différentes œuvres inachevées de Kevork tissent des relations multiples entre elles et ne forment, en fait, qu’une œuvre unique et gigantesque, condamnée à rester dans un état de perpétuelle gestation.

La préoccupation majeure de Kevork, le but ultime de tous ses projets, c’est de capter la vie de Beyrouth pendant la guerre, la vie de cette ville et de ses habitants telle qu’elle se déroule dans le présent, dans l’ici et le maintenant, et sans la référer à un temps antérieur – celui de la paix – avec lequel elle serait en rupture. Ceci implique d’aller à l’encontre du traitement journalistique de la guerre qui se focalise exclusivement sur les combats et les images de destruction et répartit les individus en deux catégories étanches : les combattants d’une part, et les civils (ou victimes) d’autre part.

Pour Kevork, la guerre civile dissout les frontières séparant les combattants des civils. Il va même plus loin en affirmant que dans une guerre pareille, il n’y a pas de civils à proprement parler, mais des survivants, c’est-à-dire des personnes qui font tout ce qui est nécessaire – y compris, parfois, des actes vils ou abjects – pour survivre. De plus, les survivants ne doivent pas survivre aux seuls combats et bombardements, mais également aux périodes de trêves, qui sont de loin les plus longues et qui constituent l’essentiel de cette expérience qu’est la guerre civile.

Tout ce qui précède n’a été qu’une tentative de reproduire le squelette de ce roman très original ; quant à sa chair, elle est formée par les descriptions, à la fois succinctes et denses, des nombreux projets de Kevork. Les œuvres inachevées de celui-ci nous laissent entrevoir tout un monde que nous avons oublié ou refoulé, le monde de notre vie quotidienne durant la guerre. Un monde auquel le récit journalistique, excessivement réducteur, s’est substitué dans notre mémoire. Ou c’est peut-être notre mémoire elle-même qui a falsifié notre vécu en le transformant en un récit journalistique.

La littérature et le cinéma libanais contemporains se sont beaucoup préoccupés – parfois d’une manière presque obsessionnelle – de la guerre civile. Par ce roman, Fadi Toufiq semble nous dire que nous avons probablement passé à côté de l’essentiel. Et qu’il faudrait peut-être tout reprendre à zéro. Afin de savoir ce que nous avons au juste vécu.


Al-aʽmal ghair al-moktamela li Kevork Kassarian (Les œuvres inachevées de Kevork Kassarian) de Fadi Toufiq, éditions Nawfal, 2020, 104 p.


Qu’avons-nous au juste vécu durant la guerre civile ? Pouvons-nous, pour répondre à cette question, se fier plus ou moins à ce qui nous revient spontanément à la mémoire ? Ou bien celle-ci ne nous présente-t-elle, le plus souvent, qu’un récit fabriqué après coup, trop simplificateur, trop dramatique ; un récit où les combats, les bombardements et les massacres...

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