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Nos Lecteurs ont la Parole

Beyrouth, ville-songe ou ville-mensonge ?

Beyrouth, ville-songe ou ville-mensonge ?

Avec les glissements identitaires, les flux de migration et les différents styles architecturaux, on se demande quelle identité on peut attribuer à notre capitale. Comment cerner cette cité mixte, à la fois territoire de l’errance et celui de l’enracinement ?

Il est difficile de classer Beyrouth, cette ville atypique qui se dérobe à toute catégorisation géographique, ethnique ou sociale. On essayera quand même de lui prêter une identité, si floue et si vague soit-elle.

D’abord, Beyrouth est, par excellence, la ville meurtrie. Cisaillée dans sa chair, elle émerge des brumes comme un vaisseau fantôme la nuit. Lui accorde-t-on le droit de survivre ? Cette ville stagnante, cette ville aux identités plurielles ou cette ville féline à l’haleine de soufre et d’acier refuse de mourir. Même si ses bâtiments exhibent toujours les stigmates de la guerre civile, même si cette ville estropiée a été maintes fois violée, détruite, brûlée vive, elle ne cesse d’habiter notre inconscient collectif. En dépit de toutes les réminiscences de la guerre, nous vivons tous, hélas, une amnésie collective, dans le déni de la guerre, et nous sommes prêts à recommencer cette « boucherie héroïque » dès qu’on nous arme.

Notre ville en dégénérescence inquiète : le patrimoine architectural beyrouthin est en voie de disparition. L’identité de la capitale se dilue. Le touriste hésite : parcourt-il une ville ancienne ou moderne ? Il voit se succéder une multitude de façades, quelques quartiers conservent l’aspect architectural traditionnel, et d’autres sont ultramodernes avec des façades brillantes et des gratte-ciel qui campent un redoutable Goliath gris.

Le touriste ne peut pas apprivoiser cette ville étrange, hybride, surréaliste, vraie « cage aux folles », mais cette cité le subjugue, l’envoûte, le fascine. Il arpente ses rues et découvre, en filigrane, une ville sensuelle saturée de bruits, d’odeurs et de saveurs typiquement libanais, introuvables nulle part ailleurs. Il hésite. Quelle identité peut-il accorder à cette ville carrefour culturel et commercial ? Est-il facile d’oublier cette ville creuset d’idées, cette ville métaphore obsédante des orientalistes ? De ce mélange chaotique émerge une « ville tentaculaire » qui aspire, étouffe et libère ses citoyens. Zone de démarcation sans remparts, sans frontières et sans repères, elle crache ses gravats sur ses fils. Ville assiégée par nos envies et nos convoitises, elle jaillit vivante et vibrante à cent battements par seconde, vrai nerf sciatique du Liban. Peut-on actuellement pressentir les pouls de cette ville portant dans son flanc les blessures du présent et du passé ? Comment peut-on appartenir à cette ville en crise et en conflit sans qu’on se sente exilés ou étrangers à nous-mêmes ?

Sombre ou lumineuse, étrange ou familière, Beyrouth nous leurre et nous éblouit. Nous léguerons sans doute à nos enfants une ville-songe, à la limite une ville-mensonge en continuelle mutation, une ville aux éclats d’obus, aux éclats d’identités, une écharde dans notre chair.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.


Avec les glissements identitaires, les flux de migration et les différents styles architecturaux, on se demande quelle identité on peut attribuer à notre capitale. Comment cerner cette cité mixte, à la fois territoire de l’errance et celui de l’enracinement ?

Il est difficile de classer Beyrouth, cette ville atypique qui se dérobe à toute catégorisation géographique,...

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