On a connu un jour, il y a des années, une des plus agréables surprises quand on nous a dit avec un large sourire : « Vous avez un enfant très bien élevé. Je parle de Jean. Il est venu hier chez moi en rentrant de l’école. Je suis entrée dans la pièce où se tenaient les garçons, il s’est levé... et il est venu me dire bonjour. Nous sommes toujours ravis quand un enfant nous dit “bonjour”. Et au moment de partir, il m’a dit : “Au revoir.” Cela m’a ragaillardie pour le reste de la journée. »
Ma réaction de père avait peine à en croire ms oreilles. Puis je me suis souvenu d’un témoignage analogue concernant Hélène, notre aînée. Au cours d’un goûter chez une petite amie, elle s’aperçut que personne ne tenait compagnie à la maman de sa camarade. Alors, elle traversa la pièce pour lui dire : « Je vous remercie de m’avoir invitée, madame. Jamais je ne me suis si bien amusée à un goûter. » Cette dame nous a raconté ensuite qu’aucune parole d’enfant ne lui avait fait plus de plaisir.
Ces petits épisodes réconfortants nous ont d’autant plus frappés qu’à la maison les enfants paraissaient se soucier de la politesse comme d’une guigne. Nous avions bien essayé évidemment, mon épouse et moi, de la leur inculquer. Mais comment inculquer cela à des enfants ? Qu’est-ce au juste que la politesse ?
Dans la fameuse pièce de Bernard Shaw, d’où a été tirée la comédie musicale My Fair Lady, interprétée par l’actrice Audrey Hepburn, la dame qui recevait l’enseignement du savoir-vivre pour devenir une grande dame de la haute société s’est fait dire par le professeur Higgins : « Le secret n’est pas d’avoir des manières, qu’elles soient bonnes ou mauvaises ou tout ce qu’on voudra, c’est plutôt de se comporter de la même manière avec tous les humains. »
C’est cela, en effet, le secret des secrets, et même les gens qui le découvrent s’aperçoivent qu’il leur échappe parfois. Se comporter « de la même manière » à l’égard de tous est une qualité rare ; elle procède de l’aptitude à voir en toute personne une créature humaine. C’est pourquoi la politesse de mon fils me faisait tant de plaisir. Ce n’était pas une question de « bonnes manières », mais il avait vu dans la mère de son ami un « être humain ». De même, si Hélène avait traversé la pièce pour aller parler à la dame chez qui elle goûtait, c’est qu’elle avait vu non pas une vague silhouette présidant à la fête, mais une personne harassée, préoccupée, affairée, qui s’était donné beaucoup de mal toute la journée pour organiser cette réunion et méritait d’être remerciée.
Il nous arrive rarement, en fait, de rencontrer quelqu’un qui nous voit réellement. Ce n’est pas souvent, nous-mêmes, que nous regardons vraiment chez les autres. Il n’est pas facile de regarder quelqu’un et de penser à ce quelqu’un. Nous sommes pour la plupart trop occupés et trop préoccupés de nous-mêmes pour y consacrer le temps voulu. Et cependant, n’est-ce pas là, précisément, ce que nous essayons d’apprendre à nos enfants quand nous leur enseignons la politesse ?
On ne peut pas, bien sûr, demander à un enfant de six ans d’essayer de se mettre dans la peau d’une autre personne et de comprendre ce qu’elle ressent. Mais on peut lui apprendre à dire « merci » et peut-être, en prononçant un jour ce mot dans un mouvement d’authentique gratitude, comprendra-t-il tout à coup ce qu’il dit et pourquoi il le dit.
Quand un enfant crie : « Donne-moi ça ! » et que nous l’obligeons à répéter sa demande en ajoutant : « S’il te plaît », nous essayons de lui faire comprendre que crier des ordres n’est pas la bonne façon de communiquer avec ses semblables. Bref, afin que la vraie courtoisie puisse un jour s’exprimer, il faut d’abord un entraînement.
La courtoisie procure à qui en est l’objet un plaisir intense, hors de proportion avec l’effort qu’elle représente. La route s’aplanit. La confiance renaît. Une voix amicale et sympathique nous parvient en écho dans l’obscurité, une main se tend à travers le vide et la solitude qui nous entourent tous, et nous ressentons le serrement d’une poignée de main chaleureuse d’un ami.
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