Mon fils, maintenant que tu entames la dernière partie de tes années scolaires, ton désir le plus ardent est d’intégrer les plus prestigieuses institutions universitaires de ce monde, en l’occurrence les « Ivy Leagues » aux États-Unis, les « grandes écoles » en France, et les universités d’Oxford et de Cambridge en Angleterre. Pour réussir ce pari fort audacieux, tu devras faire des efforts assidus et consentir d’énormes sacrifices. Cependant, beaucoup te diront que le jeu en vaut la chandelle car, dans le recrutement des jeunes talents, les institutions universitaires élitistes sont les terrains de chasse favoris des entreprises mondiales de grande renommée.
Au final, mon fils, si tu réussis l’extraordinaire exploit de te faire admettre dans ces citadelles académiques ultrasélectives, tu feras partie d’un groupe très restreint de privilégiés à l’ambition démesurée. À l’instar d’autres étudiants, tu attendras avec anticipation le grand événement qui survient l’année qui précède la dernière de ton cursus universitaire lorsque les grandes et puissantes entreprises multinationales visiteront le campus universitaire pour des entretiens d’embauche. Tu te prépareras donc frénétiquement aux interviews pour faire une bonne première impression. Tu assisteras à de nombreuses séances d’information. Tu iras aux cocktails et dîners offerts par les entreprises. Tu mémoriseras les jargons des professionnels chevronnés. Tu chercheras la compagnie des personnes influentes. Tu arboreras les sourires de circonstance. Tu prononceras les bonnes paroles dans l’espoir de te faire démarquer des autres. Si tu as la bonne fortune de franchir avec succès les différentes étapes des rigoureuses interviews, tu seras finalement reçu avec tous les honneurs dans la cour des grands. L’heure de ta gloire professionnelle aura enfin sonné. Tu auras enfin atteint l’ultime objectif si ardemment convoité depuis ta plus tendre enfance, c’est-à-dire l’emploi illustre. Alors, tu pourras crier victoire sur les sommets de l’Everest. Tu verras le ciel à portée de main. Aussi, tu aiguiseras la fierté de tes parents qui fanfaronneront à tout va les exploits titanesques de leur brillant enfant.
Désormais, tu auras droit à une rémunération de rêve, à une vie de pacha, et à un traitement royal. Tu fréquenteras les salons VIPs, tu voyageras en classe affaires, et tu logeras dans de somptueux palaces. En prime, tu visiteras des endroits exotiques, tu dégusteras tes repas dans des restaurants exquis et tu découvriras les mets raffinés et les vins fins. Toutefois, une fois que tu plongeras dans cet univers illustre, tu seras brutalement emporté par un vent de folie. Tu seras englouti par un tourbillon de frénésie. Comme un automate bien programmé, tu répéteras systématiquement les mêmes gestes et les mêmes habitudes au quotidien. Tu erreras d’aéroport en aéroport, d’escale en escale, de pays en pays. Tu seras perdu dans l’immensité de la foule. Tu passeras une majeure partie de ton temps dans des chambres d’hôtel monochromes et sans âme. Ton portable sera continuellement vissé à ton oreille car le travail te suivra inlassablement comme une ombre pesante de jour comme de nuit.
Tu ne pourras plus dormir sur tes lauriers car l’omniprésente et impitoyable concurrence t’observera attentivement dans l’ombre comme des chiens de faïence prêts à bondir à tout moment. Ton leitmotiv sempiternel sera la rigueur, la performance, l’optimisation, et le résultat. Tu seras toujours pressé et impatient. Tu n’auras plus beaucoup de temps pour ta famille, tes proches, tes amis. Il faut se rendre à l’évidence, mon fils : l’emploi illustre peut facilement te cloisonner dans une vie de solitude. Tu n’auras pas conscience de ta propre tragédie car tu seras mentalement emprisonné dans la cage dorée qui incarne l’essence même du succès professionnel. Tu seras mû dans un enchevêtrement d’angoisse et dans un engrenage de stress. En effet, lorsque la vie tourne à toute vitesse comme une toupie infernale, il te sera souvent difficile de délimiter clairement ce qui est bénéfique de ce qui est nocif.
Mon fils, permets-moi de t’offrir ce modeste mais précieux conseil : dans cette vie éphémère, il n’y a rien de plus désolant que de te voir gâcher toute une vie en cherchant, au mauvais endroit, le bonheur illusoire. Il n’y a pas de mal à avoir une ambition démesurée à condition que tu ne négliges pas les choses importantes de ta vie. Même si tu accèdes aux plus grands sommets de la gloire, préserve scrupuleusement ce que tu possèdes de plus précieux au plus profond de toi, à savoir ton authenticité, ton humilité et ton naturel. Dans cette même optique, reste proche de ceux qui t’aiment vraiment. En l’occurrence, n’oublie pas que ta femme, tes jeunes enfants et tes vieux parents ont physiquement besoin de te voir, de te toucher, de t’embrasser, et de te parler fréquemment. Le plus beau cadeau que tu puisses leur prodiguer n’est pas l’argent et les choses matérielles, mais les souvenirs qui s’incrustent pour toujours dans la mémoire d’une famille heureuse et unie dans l’amour.
En somme, mon fils, la formule du triomphe absolu dans la vie ne se limite pas à l’emploi illustre. Il est tout aussi important de te doter d’un foyer stable et d’un quotidien bien huilé. Métaphoriquement parlant, ta vie professionnelle et ta vie personnelle devraient se conjuguer intelligemment et judicieusement pour former un couple cohérent et indissociable. Dans ce mariage mystique, dans ce refuge paisible et serein qui unit le glamour à l’amour, le divorce est impensable, inimaginable, inacceptable. En effet, à quoi bon servirait le glamour s’il n’y a pas de l’amour ? Bonne chance mon fils.
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