Critiques littéraires

Les fantômes du passé

Tristement connu pour son instabilité, le Liban demeure un « pays des possibles malgré un système de pouvoir calcifié ».

Les fantômes du passé

D.R.

Les Libanais ont beau critiquer, non sans raison, les failles de leur pays ; ils ont beau avoir été divisés, ils sont profondément attachés à leur terre. Au fil des décennies, le sentiment d’appartenance s’est consolidé. En dépit d’une longue guerre civile, « l’entité libanaise a résisté ».

Journaliste indépendante installée au Liban, Laure Stephan travaille depuis 2011 pour le journal Le Monde ainsi que pour plusieurs radios francophones. Elle nous livre un ouvrage simplement intitulé Libanais. Au pluriel. Né de rencontres avec des Libanais de tous bords qui n’ont ni les mêmes opinions ni les mêmes engagements, ce livre polyphonique aux résonances multiples ne brosse, finalement, qu’un seul portrait : celui du Liban actuel. Parmi ces Libanais, des photographes, une architecte, un avocat des causes sociales, des danseurs passionnés de dabké, une conseillère d’éducation, un journaliste et limier anticorruption, un tatoueur, la présidente du Comité des familles des personnes kidnappées et disparues, une religieuse directrice du dispensaire Saint Antoine à Jdeideh…

S’ils sont aussi différents les uns des autres qu’il est possible de l’être, l’auteur a tenu à ne pas réduire les Libanais à leurs divisions. Ceci passe par la mise en valeur de dénominateurs communs, notamment par cette « capacité à essayer », à ne pas se résigner. De fait, le cynisme de certains, né des désillusions, n’empêche pas la persévérance. Cela passe également par le réseau familial et amical qui constitue, pour tous, un socle. Comme tous les peuples qui ont subi les affres de la guerre, les Libanais ont une envie de vivre décuplée. Or « la violence est trop souvent revenue ».

Le premier chapitre est intitulé « Un si long après-guerre » ; c’est un après-guerre qui, à l’évidence, n’a pas su tirer les leçons de la guerre. Certes, les Libanais savent ce dont ils ne veulent pas : ils ne souhaitent pas la fin du pluralisme. Pour autant, « bâtir un projet commun reste complexe ». C’est, entre autres, par l’exploration du passé que pourront se dépasser les désunions et que pourra s’écrire (enfin !) une histoire nationale où se reconnaîtront tous les Libanais.

L’auteur souligne que le mouvement de contestation d’octobre 2019 a clairement exprimé le refus d’une partie de la jeunesse de continuer à « vivre dans l’héritage de la guerre 1975-1990 ». Stephan pose, par ailleurs, les bonnes questions. Pourquoi la guerre reste-t-elle absente des manuels d’Histoire malgré les travaux de diverses commissions ? De quoi se sont alimentées les dissensions politiques internes au cours des dernières décennies ?

La définition de l’identité nationale demeure difficile dans un « pays mosaïque ». Il est évident que le problème des inégalités sociales, abordé avec l’économiste Jad Chaaban, ne facilite pas les choses. La révolution d’octobre 2019 a, en effet, révélé au grand jour des inégalités sociales ignorées par certains, volontairement occultées par d’autres. Aux origines de ce problème se trouvent « les spécificités de cette société à deux vitesses » et un véritable « système » qui a perpétué ces inégalités.

Les nombreuses interactions sociales, culturelles, commerciales et économiques du Liban avec le Proche-Orient (vers lequel il constitue une passerelle) sont abordées, entre autres, avec Ziad Abdel Samad, directeur exécutif du réseau des ONG arabes pour le développement(ANND). Si le Liban compte l’une des plus grandes diasporas au monde, il conserve néanmoins, malgré toutes les restrictions et discriminations en la matière, son statut de refuge, de terre d’exil, notamment pour les Syriens et les Palestiniens.

La plupart des sujets (notamment le pétrole) qui constituent, encore aujourd’hui, des problèmes non résolus sont approfondis par cet ouvrage.

À l’heure où Beyrouth se reconstruit et où ses blessés se relèvent, ce livre vient nous rappeler que nos véritables blessures sont bien plus anciennes, moins vivaces peut-être mais plus sournoises, que le passé, le présent et l’avenir sont inextricablement liés, et qu’un pays ne peut se reconstruire sur des fondations solides et avancer sereinement vers l’avenir en étant toujours habité par ses vieux démons et hanté par les fantômes du passé.

Libanais de Laure Stephan, éditions Ateliers Henry Dougier, 2020, 146 p.


Les Libanais ont beau critiquer, non sans raison, les failles de leur pays ; ils ont beau avoir été divisés, ils sont profondément attachés à leur terre. Au fil des décennies, le sentiment d’appartenance s’est consolidé. En dépit d’une longue guerre civile, « l’entité libanaise a résisté ».Journaliste indépendante installée au Liban, Laure Stephan travaille depuis...

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