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Recyclage

La mine d’or méconnue des déchets de construction et de démolition

Un nouveau projet financé par l’UE conférera à des partenaires libanais le savoir-faire pour récupérer et recycler ces matières afin de les utiliser dans la construction de routes. De quoi irriter le lobby des carrières ?

La mine d’or méconnue des déchets de construction et de démolition

Un paysage de remblais familier dans les vallées libanaises. Photos d’archives L’OLJ

Comment qualifier les remblais qui polluent nombre de vallées libanaises sinon par l’expression de double crime ? Un double crime, parce que d’une part ces remblais sont des déchets de démolition et/ou de construction qui auraient constitué une parfaite matière première à intégrer dans l’infrastructure, réduisant par là le frénétique besoin que seules des carrières sauvages assurent actuellement, et d’autre part parce que ces coulées de remblais viennent tuer la biodiversité et ajouter à la pollution visuelle dans les montagnes. En vue d’enrayer ces mauvaises pratiques, des solutions à ce gaspillage sont adoptées ailleurs dans le monde, passant par la récupération, le tri, le recyclage et la réutilisation dans l’infrastructure. Une réintégration dans l’économie circulaire, doublement bénéfique à l’économie comme à l’écologie.

Un nouveau projet de trente mois, financé par l’Union européenne et baptisé « Re-Med », vise à promouvoir ces pratiques de construction durable par un partage des expertises de transformation de ces déchets de construction et de démolition en ressources pour la construction et l’entretien des routes. Le Liban fait partie des quatre pays intégrés dans ce projet de plus de trois millions d’euros, aux côtés de la Tunisie, de la France et de l’Italie, avec pour partenaires libanais essentiels le ministère de l’Environnement, le syndicat des entrepreneurs et l’AUB pour la recherche.

L’objectif est de réduire l’impact environnemental et sanitaire de ces déchets volumineux, qu’ils résultent des catastrophes/guerres ou de la démolition rituelle à des fins de construction, tout en axant sur la sensibilisation à cette problématique dans les pays concernés. La récente catastrophe du port de Beyrouth le 4 août dernier, ainsi que les guerres passées sont des exemples types d’une brusque augmentation de volume de ces déchets : à titre d’exemple, selon les chiffres de la Banque mondiale, la guerre de 2006 a fait six millions de mètres cubes de remblais, et selon l’Unrwa, les événements de Nahr el-Bared en 2007 ont généré 0,6 million de mètres cubes*. Mais le secteur de la construction, en temps normal, est lui aussi une importante source de production de ces remblais, étant donné la fréquence de démolition de bâtiments anciens dans des villes où les terrains sont rares. Or le recyclage reste marginal, la pratique la plus courante étant le transport de ces déchets moyennant une somme d’argent par des personnes non qualifiées, jusque dans la nature.

Afin de briser ce cercle vicieux, l’acquisition du savoir-faire, a souligné lors d’une récente conférence de presse Oumaya Marzouk, directrice du projet, se concentrera sur le perfectionnement du recyclage de ces matières pour leur réutilisation. Avec pour valeur ajoutée la création de trois installations, deux en Tunisie et une au Liban, afin d’assurer le suivi durable d’une activité de recyclage. En réponse à une question, elle précise que ces installations seront soumises à un appel d’offres de candidats intéressés par le domaine dans le pays en question, dans le cadre d’un marché public.

L’experte met par ailleurs en avant la valorisation de ces matières récupérées (dont les prix varient selon les pays et les marchés), avec une réutilisation qui peut arriver jusqu’à 40 % en certains endroits. Elle souligne qu’une autoroute en France a été construite à 100 % de matières recyclées, ce qui montre le potentiel ultime de la technique.

Une vision globale

Si le Liban a sans nul doute besoin d’un système qui assure la récupération, le tri et le recyclage de ces matières, la désorganisation notoire des deux secteurs des déchets et des carrières ne rendrait-elle pas caduque toute tentative d’imposer durablement ce genre d’activités dans le pays ? « Il faut savoir que ces matières recyclables ne pourront pas prendre la place des matières neuves, peut-être pourrions-nous arriver à 20 % d’utilisation, ce qui sera autant de gagné pour nos espaces boisés, affirme à L’Orient-Le Jour Bassam Sabbagh, chef du service de l’environnement urbain au ministère de l’Environnement et point focal de Re-Med au Liban. Toutefois, l’objectif principal est de mettre au point un plan durable pour le traitement de ce genre de déchets et offrir une alternative écologique aux entrepreneurs. Il faudra réfléchir au financement de ce système, comme par une taxe sur les carrières par exemple. »

Une taxe sur des carrières qui fonctionnent presque toutes illégalement, et dont les propriétaires ne verraient pas d’un bon œil l’arrivée de ce produit recyclé ? Bassam Sabbagh se dit certain que les exploitants seraient, au contraire, rassurés par un système de permis qui leur donne une visibilité sur plusieurs années, au lieu de dépendre des influences politiques qui les confinent à une activité clandestine et à court terme. Les quelque 1 500 carrières du pays (suivant les estimations du Haut-Conseil des carrières) opérant au Liban n’ont jamais été réglementées avec succès, rappelons-le.

Quoi qu’il en soit, le responsable exprime l’espoir que le transfert de technologie de France et d’Italie pourra permettre de développer le produit de manière à persuader les utilisateurs de tenter l’expérience. De son côté, Issam Srour, professeur associé en génie civil environnemental à l’AUB et représentant l’université dans le projet, estime que les recherches de son établissement montrent déjà que le recyclage peut atteindre une qualité équivalente au neuf.

« Le défi central auquel ferait face un pareil plan de gestion de ces déchets reste d’ordre économique et relatif aux politiques adoptées, explique-t-il à L’OLJ. À l’étranger, on fait payer ceux qui génèrent de tels remblais. Au Liban, non seulement ce n’est pas le cas, mais le coût de les jeter dans la nature est si minime – d’autant qu’il reste impuni – que le coût du recyclage paraît considérable en comparaison. De plus, si le ciment produit localement reste relativement cher, les gravats et le sable sont peu onéreux. Une vision globale est donc demandée à ce stade. »

S’il considère qu’il faut « briser le cercle vicieux qui freine le recyclage », le chercheur exprime l’espoir de voir ce projet aboutir à une percée, étant donné l’implication d’une institution gouvernementale et du syndicat des entrepreneurs. « Parmi les actions que nous entreprendrons, la construction d’une petite section de route d’un demi- kilomètre environ avec ces matières recyclées à titre expérimental », affirme-t-il.

* Chiffres cités dans un article de l’AUB datant de 2013, « Pilot-based assessment of the economics of recycling construction demolition waste », Issam M. Srour, Ghassan R. Chehab, Mutasem el-Fadel et Sandy Tamraz.


Comment qualifier les remblais qui polluent nombre de vallées libanaises sinon par l’expression de double crime ? Un double crime, parce que d’une part ces remblais sont des déchets de démolition et/ou de construction qui auraient constitué une parfaite matière première à intégrer dans l’infrastructure, réduisant par là le frénétique besoin que seules des carrières sauvages...

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L'Allemagne est le pays qui fait trésor avec les déchets

Eleni Caridopoulou

16 h 31, le 04 novembre 2020

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Commentaires (2)

  • L'Allemagne est le pays qui fait trésor avec les déchets

    Eleni Caridopoulou

    16 h 31, le 04 novembre 2020

  • "la désorganisation notoire (...) ne rendrait-elle pas caduque toute tentative d’imposer durablement (...) ?": Tout le pays est construit de manière à rendre caduque toute initiative d'amélioration, quel que soit le domaine visé.... Incroyable cette volonté de le faire reculer et de le mettre à genoux, jour après jour, pour le bon plaisir de certains...

    NAUFAL SORAYA

    07 h 11, le 04 novembre 2020