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Crise économique

Le coût tragique de l’inaction

Le coût tragique de l’inaction

Photo d’illustration : une jeune fille libanaise ouvre son réfrigérateur, quasiment vide, dans son appartement à Beyrouth, en juin 2020. Ibrahim Chalhoub/AFP

Début janvier, nous avons publié, avec un collectif d’économistes, dans ces colonnes un « plan d’action pour éviter de perdre une décennie », dans lequel nous avertissions que « la continuation des politiques économiques (de l’époque) conduira(it) le pays sur la voie de l’implosion économique et sociale et de la désintégration politique ». Depuis, force est de constater que nos pires craintes sont devenues réalité.

Comme cela été prévisible, les chocs subis lors de l’année écoulée ont été sévères, les fragilités demeurent aiguës, mais plus d’un an après le début de la crise, la classe politique libanaise a jusqu’à présent très peu agi pour éviter l’effondrement. Trois explications sont possibles à cette inaction. La première est celle de l’incompétence totale des dirigeants. La deuxième tient à un environnement politique extrêmement compliqué qui rend la prise de décision collective extrêmement difficile, surtout vu l’ampleur des pertes à répartir. La troisième hypothèse est celle de la paralysie volontaire dans la mesure où c’est actuellement la population, et non les politiciens, qui paie la facture de l’implosion économique. Il reste que quelle que soit l’hypothèse retenue, cette négligence menace paradoxalement d’entraîner à terme des séismes politiques potentiellement dangereux pour la survie de cette même classe politique. La désignation, cette semaine, de Saad Hariri pour former rapidement un gouvernement pourrait ainsi traduire une certaine prise de conscience à cet égard.

Ajustement « organique »

En attendant, à la manière d’un organisme vivant qui, faute de traitement, réagirait à l’infection à travers une poussée de fièvre pouvant devenir incontrôlée, l’économie s’adapte « organiquement » à la nouvelle situation. Or les conséquences de cet ajustement « endogène » sont graves et laisseront des stigmates durables, qui sont déjà visibles à travers l’évolution des principales caractéristiques de la crise.

C’est notamment le cas en ce qui concerne la balance des paiements : en un an, les besoins commerciaux nets du pays en devises ont ainsi chuté de 12 à 4 milliards de dollars. Si, en soi, cette performance est à saluer, le problème vient du fait que cet ajustement traduit en réalité un effondrement de 50 % de la valeur des importations. Ce dernier étant, à son tour, dû à une dépréciation massive de la monnaie nationale et à une profonde récession qui a privé la population des revenus nécessaires pour importer. Autrement dit, l’ajustement actuel de la balance des paiements résulte essentiellement d’une contraction des revenus et d’un appauvrissement drastique de la société libanaise.

C’est aussi le cas pour le surendettement massif, public et privé, du pays. Si elle est absolument nécessaire, la réduction de cet endettement devenu impossible à honorer implique une approche ordonnée, qui équilibre les intérêts des prêteurs et ceux des débiteurs. Mais en l’absence de politique active de gestion de la crise, le surendettement est résolu de manière « organique » par des défauts de paiements et des faillites désorganisées.

C’est encore vrai pour le secteur bancaire, devenu gargantuesque suite à des décennies d’attraction de dépôts dont les fonds ont été principalement consacrés au financement de la dette publique. Or, depuis que la profonde récession économique et le défaut du Liban sur sa dette ont plongé le secteur dans une situation de faillite de fait, ce dernier s’est réduit et s’est assaini de façon, là encore, « organique ». Certes, ce processus est en partie sain : les emprunteurs vendent leurs biens immobiliers à d’autres déposants et utilisent ces fonds pour résorber leur dette. Cependant, cette consolidation organique du secteur bancaire comporte bien d’autres aspects malsains. Comme, par exemple, le phénomène des retraits massifs de dépôts – par ceux qui parviennent à contourner les mesures informelles de contrôles des capitaux –, financés par les réserves de change de plus en plus réduites de la Banque centrale (BDL). Un autre phénomène inquiétant est celui du « haircut » volontaire que s’appliquent les déposants qui ont des retraits en livres libanaises sur leurs dépôts en dollars à un taux de change artificiel, dans la mesure où cette « lirisation » de fait entraîne un gonflement de la valeur des dépôts. En d’autres termes : si les banques sont effectivement en train d’être assainies, ce sont les déposants et les réserves de change de la BDL, et non leurs actionnaires, qui absorbent les pertes.

Le secteur public constitue un autre exemple frappant de cet ajustement endogène de l’économie. Alors que les recettes publiques se sont effondrées au cours de l’année, la situation s’est paradoxalement améliorée du côté des dépenses. L’inflation – qui reflète elle-même un laxisme monétaire irresponsable de la part de la BDL – a en effet réduit de façon spectaculaire la valeur réelle des salaires et des pensions des fonctionnaires et, plus largement, les dépenses publiques en biens et services. Là encore, un péché originel est traité à la dérobée, et d’une manière qui appauvrit la classe moyenne et la société dans son ensemble.

Cicatrices durables

Les résultats de ces phénomènes sont tangibles : rien qu’en 2020, le PIB du Liban devrait se contracter de 25 % (soit une érosion équivalente à celle des cinq années de la Grande Dépression aux États-Unis). Mesuré en dollars, le pouvoir d’achat de l’économie devrait s’effondrer de deux tiers. L’inflation, qui ronge régulièrement les revenus réels de la société, augmente à un taux alarmant de 120 %. Et la pauvreté est endémique, près de deux millions de personnes n’ayant plus les moyens de se procurer des produits de base.

Et ces chiffres ne révèlent pas d’autres cicatrices qui laisseront une marque durable sur le corps social libanais. Le capital humain s’érode rapidement du fait d’une fuite massive des cerveaux, tandis que les nombreuses fermetures d’entreprises se traduisent par une perte sèche en termes de la capacité de production. Plus alarmant encore dans un pays comme le Liban : l’effondrement économique actuel constitue un terreau fertile pour une rapide dégradation sécuritaire voire un retour aux violences interconfessionnelles.

Y a-t-il une meilleure façon de gérer la crise ? Sans aucun doute et tout a d’ailleurs déjà été écrit sur ce sujet. Mais il est plus que jamais temps de prendre conscience que l’organisme libanais est désormais trop faible pour supporter plus longtemps la négligence et la paralysie actuelles. Faute de quoi, le Liban aura certainement à subir les conséquences fatales de cette inaction.

Ce texte est une traduction synthétique d’un article publié en anglais sur Diwan, le blog du Malcolm H. Kerr Carnegie Middle East Center.

Chef de l’unité « investissements souverains et marchés émergents » du gestionnaire d’actif BlackRock et ancien économiste au FMI.


Début janvier, nous avons publié, avec un collectif d’économistes, dans ces colonnes un « plan d’action pour éviter de perdre une décennie », dans lequel nous avertissions que « la continuation des politiques économiques (de l’époque) conduira(it) le pays sur la voie de l’implosion économique et sociale et de la désintégration politique ». Depuis,...

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