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Nos Lecteurs ont la Parole

La résignation est un suicide quotidien

Nos visages qui se croisent, ici où là, affichent des regards vides, hagards. Les bourreaux partagent la même sidération, le même désarroi que leurs victimes survivantes. Celles-ci n’en revenant pas de ce que leur ont infligé ceux-là. Et ceux-là, politiciens « bouteflikesques » morts-vivants, n’en revenant pas d’être encore « en charge » de la vie-mort de ceux-ci. Leurs photos, en leurs palais, montrent leurs mains crispées sur les accoudoirs de leurs fauteuils, où des squelettes cadavériques sous-tendent la peau fripée de leurs doigts. Leur teint bistre, la ptose de leurs yeux et de la peau de leur visage jure avec la jeunesse qui occupe les rues depuis un an, depuis deux mois.

« Il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark », lit-on dans Hamlet, qui n’en finit pas de ne pas résoudre l’énigme du meurtre du père.

Comment en est-on arrivé là ? Pourquoi l’épopée du Liban a-t-elle bifurqué vers l’enfer ?

Rewind : Gemmayzé, 1943. Gouraud n’en revient pas de la liesse, du bonheur qui vibre dans la rue. Les Libanais ont arraché à la France leur indépendance. Pays si mal né ?

Si mal formé ? Si mal grandi pour que, soixante-dix-sept ans plus tard, Macron se fasse interpeller, dans cette même rue dévastée, par un « rétablissez le mandat français » ?

Combien de périodes de paix, de concorde civile, le Liban a-t-il vécues ?

Entre 1943 et 1958 ?

1958 n’est pourtant pas né de rien. Entre 1958 et 1975 ? Mais il y a eu entre-temps la signature des accords du Caire, en 1969. Et depuis 1990 ?

De mirages saoudiens en missiles iraniens… Chaque étape se résout en laissant une mèche allumée qui furète jusqu’à trouver sa bombe.

De quelles bombes parle-t-on ? L’arsenal est au moins aussi important que celui du Hezbollah.

*Des pièces de rechange inexistantes qui ont empêché les hélicoptères Sikorsky d’éteindre les incendies d’octobre 2019 et qui ont allumé, plus que la taxe WhatsApp, la mèche du 17 octobre ?

*Des dollars-lollars distillés au compte-gouttes faisant prendre conscience aux Libanais de la conjugaison de la corruption des politiques, de la fatuité du gouverneur et de l’avidité des banquiers ?

*Du mélange létal NH4NO3 + C6H3N3O7 qui a tué deux cents personnes, blessé quelque six mille autres et fait sauter la moitié de Beyrouth et son stock de blé en ces temps de disette ?

*De cette bombe dont chacun de nous entend le tic-tac en son sein et qui se compose d’un mélange d’angoisses, de peurs et d’humiliation ? L’explosion de cette bombe-là, de celle de notre colère, serait plus saine que la résignation à l’humiliante attente des paquets d’aide, contenant des croissants à défaut du « donnez-leur des brioches » de Marie-Antoinette !

Il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark.

Le Liban est un pays occupé depuis cinquante et un an. Par Yasser Arafat entre 1969 et 1983, par les Assad père et fils depuis 1976 et par les mollahs iraniens depuis 1982 en concomitance avec l’occupation israélienne. La population s’est résignée pendant que les politiques ont perdu tout sens de l’honneur à force de composer avec les occupants pour tirer leurs propres marrons du feu. Je dis « composer », euphémisme pour dire « collaborer » : verbe (le plus) indigne dans le vocabulaire politique français entre 1940 et 1945.

Il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark.

Depuis un an, les groupes de la thaoura se posent la douloureuse question de Hamlet : être ou ne pas être ? D’aucuns, pour se donner du courage, évoquent notre « magnifique résilience », sollicitent le phénix et « Beyrouth mille fois morte et mille fois revécue »… Depuis des années, on ne se rend pas compte que notre résilience a tourné, comme le vinaigre, en résignation, celle-ci pourrissant en humiliation. Il ne suffit plus de désigner les coupables et de leur jeter l’opprobre. Nous devons grandir, accepter notre part de responsabilité, assumer que nous avons – pour certains, et ils sont nombreux – voté pour eux… Et ce n’est donc que par le vote que nous pourrons un jour prochain nous défaire d’eux.

Octobre 2019-octobre 2020, cette année nous aura appris quelque chose d’indispensable : nous ne pouvons plus rien attendre de ces pères (de la horde primitive), de ces chefs de partis confessionnels qui profitent de l’aubaine Covid et de l’appauvrissement pour redistribuer à « leurs clients » les miettes du pain qu’ils leur ont volé. Pour les tuer symboliquement (puisqu’ils sont déjà morts), pour retrouver notre dignité, notre liberté, notre égalité… nous ne devons plus compter que sur notre fraternité ! Que serait le Liban aujourd’hui, que deviendraient les Libanais sans la solidarité ?

Je ne sais ce que prévoient les groupes de la thaoura pour ce 17 octobre mais, malgré nos blessures intimes, il faut « descendre » pour retrouver la liesse et le courage de dire « non », épaule contre épaule, masqués anti-Covid et/ou antilacrymo, pour renouveler l’espoir des débuts, et comme « l’homme qui marche de Giacometti », mettre un pied devant l’autre et avancer. Sinon ?

Sinon, se résigner, c’est-à-dire mourir à petit feu.

NB qui a à voir : je sors de chez mon orthopédiste, mes vertèbres que le souffle de l’explosion du 4 août a fissurées ne reprendront plus leur place ni leur élévation normales. Je vais perdre un centimètre. Et ce centimètre-là m’importe plus que leurs mètres de « ma ba3d Chebaa ».


Nos visages qui se croisent, ici où là, affichent des regards vides, hagards. Les bourreaux partagent la même sidération, le même désarroi que leurs victimes survivantes. Celles-ci n’en revenant pas de ce que leur ont infligé ceux-là. Et ceux-là, politiciens « bouteflikesques » morts-vivants, n’en revenant pas d’être encore « en charge » de la vie-mort...

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