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Éclairage

Pour les pétromonarchies, le risque d’un retour à l’ère Obama

Joe Biden entend être moins conciliant que Donald Trump avec les pays sunnites du Golfe, mais il pourrait être rattrapé par la realpolitik.


Pour les pétromonarchies, le risque d’un retour à l’ère Obama

Le président Donald Trump et le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammad ben Salmane lors du G20 à Osaka en 2019. Saudi Royal Palace/Bandar al-Jaloud/AFP

Rarement les dirigeants du Golfe auront joué aussi gros lors d’une élection américaine. Pour eux, le 3 novembre prochain présente deux scénarios, a priori, bien différents. Un : le renouvellement du mandat de Donald Trump, assurant une continuité de l’approche américaine à l’égard des autocrates de la péninsule Arabique, pour qui le président américain n’a jamais caché son penchant, et une pression maximale contre l’Iran. Deux : l’élection du candidat démocrate Joe Biden et la rupture – seulement dans une certaine mesure – avec la méthode Trump au profit d’une vision plus nuancée à l’égard des dirigeants de la région et de l’Iran. « Une administration Biden reviendra aux principes de base de l’administration Obama », estime Gerald Feierstein, ancien ambassadeur des États-Unis au Yémen de 2010 à 2013 et vice-président du Middle East Institute. « Sur des questions spécifiques, cela signifierait probablement un engagement plus important dans la résolution du conflit au Yémen, plus de pression pour mettre fin à la confrontation interne du Conseil de coopération du Golfe (le bras de fer entre l’axe saoudien et le Qatar) et moins de volonté de suivre les préférences saoudiennes et émiraties en matière de politique régionale », poursuit-il.

Ouvertement critique de l’Arabie saoudite depuis l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi dans le consulat de son pays à Istanbul en 2018 et pour ses violations des droits humains dans le cadre du conflit au Yémen, l’ancien vice-président sous Barack Obama a promis de « réévaluer les relations (des États-Unis) avec le royaume ». « Les relations d’une administration Biden avec les États du Moyen-Orient (qui sont) menés par des dirigeants autoritaires prendront davantage en considération les droits de l’homme et les principes démocratiques », peut-on lire sur son site de campagne.

Le discours du candidat démocrate tranche avec celui du mandat Trump. À titre d’exemples, le président américain avait surnommé son homologue égyptien, Abdel Fattah el-Sissi, son « dictateur préféré » en marge du G7 en 2019 et s’était targué l’année suivante d’avoir « sauvé » le dauphin saoudien, pointé du doigt dans l’affaire Khashoggi. Son attitude contraste avec celle de son prédécesseur, Barack Obama, qui consistait à jouer un numéro d’équilibriste entre Riyad et Téhéran. La formule Trump au Moyen-Orient se veut simple : lutter contre l’Iran à tout prix, quitte à fermer les yeux sur les erreurs de ses alliés saoudiens et émiratis.

Une ligne foncièrement différente

En choisissant l’Arabie saoudite pour son premier voyage officiel à l’étranger, le président américain avait posé les bases dès son arrivée à la Maison-Blanche. Multipliant les ventes d’armements au royaume, il était allé jusqu’à poser son veto à une résolution bipartisane passée par le Congrès en 2019 pour arrêter le soutien américain à la coalition menée par Riyad pour appuyer le gouvernement yéménite face aux rebelles houthis, aidés par Téhéran. « L’administration Trump a défini sa politique vis-à-vis du Golfe par sa volonté d’imposer une pression maximale sur l’Iran », rappelle Robert Malley, ancien membre de l’administration Obama et aujourd’hui président de l’International Crisis Group. Le président américain a choisi de tabler sur une sortie de l’accord nucléaire de 2015 et une politique de sanctions accrue pour faire plier le régime iranien. Une politique qu’il entend poursuivre en cas de réélection.

Le candidat démocrate compte, quant à lui, faire le pari de la diplomatie sur ce dossier, affirmant qu’il était prêt à faire revenir Washington dans le deal si Téhéran se conformait à nouveau aux restrictions prévues dans le texte. Dans ce cas, « la ligne directrice de la politique américaine dans le Golfe sera donc foncièrement différente », remarque Robert Malley.

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S’exprimant le 2 octobre, jour du deuxième anniversaire de l’assassinat de Jamal Khashoggi, Joe Biden a annoncé qu’il souhaitait mettre un terme à l’aide américaine à l’Arabie saoudite au Yémen et que son administration « s’assurerait que l’Amérique ne laisse pas ses valeurs à la porte pour vendre des armes ou acheter du pétrole ». « Une question majeure sera de savoir si une administration Biden réimposerait les restrictions sur les ventes d’armes dans le Golfe, en particulier la vente de munitions à guidage de précision (PGM) à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis, à moins qu’il n’y ait une résolution du conflit au Yémen », souligne Gerald Feierstein. « Plus généralement, l’administration Biden devrait également prendre en compte les vues du Congrès sur les ventes d’armes avancées, en particulier la demande probable des EAU pour la vente de F-35 et de drones Reaper », ajoute-t-il.

Les liens sont profonds

Les propos du candidat démocrate annoncent la couleur, mais il pourrait être vite rattrapé par la realpolitik : Riyad est le principal allié de Washington dans le Golfe. En cas de victoire, Joe Biden devrait être contraint de s’adapter au prince héritier Mohammad ben Salmane et vice versa. « Le ton de Joe Biden va obliger MBS à réfléchir sérieusement aux types de politiques qu’il doit poursuivre pour maintenir une relation avec les Américains qui sert leurs intérêts mutuels », souligne Aaron David Miller, ancien conseiller et négociateur auprès de différentes administrations américaines et maintenant expert au cercle de réflexion Carnegie Endowment for International Peace. « À bien des égards, je m’attendrais à la continuité des relations entre les États-Unis et le Golfe sous une administration Biden », estime Barbara Leaf, ambassadrice des États-Unis aux Émirats arabes unis entre 2014 et 2018 et directrice du programme sur les politiques arabes au Washington Institute for Near East Policy. « Les relations avec chacun des six (pays du Conseil de coopération du Golfe) sont fondées à la fois sur des intérêts de sécurité nationale partagés et des décennies de travail ensemble sous les administrations républicaine et démocrate. Les liens sont profonds », poursuit-elle.

Mais, selon les experts, les pays du Golfe auraient déjà anticipé un futur mandat Biden et c’est l’une des raisons qui auraient motivé l’annonce de la normalisation entre les Émirats arabes unis, Bahreïn et Israël le mois dernier, sous la houlette des États-Unis. Joe Biden avait salué un acte « courageux et absolument nécessaire ». Les pays du Golfe se placent ainsi comme les partenaires du principal allié de Washington dans la région et anticipent dans le même temps la poursuite du retrait relatif des Américains du Moyen-Orient.


Rarement les dirigeants du Golfe auront joué aussi gros lors d’une élection américaine. Pour eux, le 3 novembre prochain présente deux scénarios, a priori, bien différents. Un : le renouvellement du mandat de Donald Trump, assurant une continuité de l’approche américaine à l’égard des autocrates de la péninsule Arabique, pour qui le président américain n’a jamais...

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Les puissances n'ont pas d'alliés stables, mais des intérêts permanents...

otayek rene

09 h 59, le 08 octobre 2020

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Commentaires (1)

  • Les puissances n'ont pas d'alliés stables, mais des intérêts permanents...

    otayek rene

    09 h 59, le 08 octobre 2020