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Éclairage

Dans le Haut-Karabakh, les calculs complexes de l’Iran

Alors que la République islamique s’est dit prête samedi à aider l’Arménie et l’Azerbaïdjan à lancer des pourparlers, cette déclaration détonne avec les mesures politiques adoptées jusqu’à présent par Téhéran.

Dans le Haut-Karabakh, les calculs complexes de l’Iran

Un manifestant azéri devant le drapeau de son pays, à Istanbul le 4 octobre 2020. Ozan Kose/AFP

« Toute intrusion sur le territoire de notre pays par l’une ou l’autre des parties au conflit est intolérable et nous mettons sérieusement en garde toutes les parties de prendre les précautions nécessaires à cet égard », a averti samedi dans un communiqué le ministère iranien des Affaires étrangères, après que plusieurs mortiers eurent frappé des villages iraniens situés le long de la frontière avec le Nagorny-Karabakh. Cet incident s’ajoute aux tirs de cinq mortiers, mercredi dernier, dans le village iranien de Parviz Khanlou, ayant blessé un enfant de six ans et endommagé plusieurs exploitations agricoles et habitations.

Alors que l’Iran partage une frontière commune avec l’Arménie et l’Azerbaïdjan, qui s’affrontent dans l’enclave séparatiste du Haut-Karabakh, la République islamique craint des répercussions sur son territoire. Elle a immédiatement exhorté les belligérants à mettre fin aux combats, en faisant figure de médiatrice du conflit.

Mais cette neutralité apparente cache les intérêts géopolitiques poursuivis par l’Iran dans cette région. Officiellement, Téhéran a exprimé son soutien au gouvernement azéri. « Le Karabakh est le territoire de l’Azerbaïdjan et ceux qui sont morts à cette fin sont des martyrs », a déclaré le représentant du guide suprême de la République islamique d’Iran en Azerbaïdjan, le hodjatoleslam Ojag Nejad Agha, deux jours après le début des affrontements militaires dans le Caucase.

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La République islamique et l’Azerbaïdjan sont tous les deux à majorité musulmane chiite. Mais l’argument religieux ne semble pas pertinent pour analyser les relations entre les deux pays. « La religion n’est pas un facteur qui définit l’état des liens entre l’Iran et l’Azerbaïdjan. Alors que la République islamique a développé une forme théocratique de l’islam chiite, l’Azerbaïdjan s’est largement tourné vers une sécularisation due à l’influence soviétique », explique à L’Orient-Le Jour Clément Therme, chercheur post-doctorant au Centre de recherches internationales (CERI).

Preuve en est : l’Iran est plus proche dans les faits de l’Arménie dans le conflit qui l’oppose au gouvernement azéri. Ce choix s’explique, en partie, par l’appui officiel apporté par la Russie à l’Arménie. « L’Iran n’est pas en mesure de défier la Russie, principal allié de l’Arménie au Haut-Karabakh, dans l’ancien espace soviétique. La République islamique a besoin des puissances non occidentales avec droit de veto, comme la Russie, pour exercer un contre-pouvoir américain au Conseil de sécurité de l’ONU », souligne Clément Therme.

Compétition régionale

Ce soutien pragmatique à l’Arménie vient renforcer l’alliance symbolique entre les deux pays. « L’Iran comprend une communauté arménienne importante, peuplée de centaines de milliers de personnes, et fait partie des États qui ont reconnu le génocide », note le spécialiste. À cela s’ajoute la peur iranienne de voir l’intégrité de son territoire mise en péril. La République islamique abrite une minorité azérie de près de 15 millions de personnes. Téhéran craint l’irrédentisme de cette population, située dans le nord-ouest du pays. « L’Iran n’a conféré aucune autonomie à la minorité azérie qui vit dans le pays. Or les Azéris avaient leur propre république, dans le cadre de leur attachement à l’Union soviétique, avant 1991 », explique à L’OLJ Dmitri Babitch, journaliste dans plusieurs médias russes.

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Autre considération, cette fois de l’ordre de la compétition régionale : alors qu’Ankara clame haut et fort son appui à Bakou, Téhéran y voit une raison supplémentaire de soutenir le camp arménien. L’Iran s’inquiète des conséquences que pourrait avoir un renforcement de l’influence turque dans cette région. L’Azerbaïdjan n’hésite pas à mettre en avant sa proximité culturelle et ethnique avec le peuple turc. « Après l’indépendance de l’Azerbaïdjan, le pays a dû reconstruire une identité post-URSS et a nourri un discours sur le Grand Azerbaïdjan basé sur le panturquisme », explique Clément Therme. De quoi alimenter les suspicions de l’Iran. « Téhéran se méfie des sentiments panturcs mis en avant par Ankara qui soutiendrait l’union des peuples turciques de la région », ajoute le chercheur.

Trois récits, turc, russe et iranien, sont tour à tour agités par les puissances en question pour justifier leurs liens avec la population actuelle de l’Azerbaïdjan. La République du Caucase partage un patrimoine commun avec ces trois pays. Alors que les Azéris vivaient sous l’empire perse, le traité de Gulistan, signé après la première guerre russo-perse en 1813, a séparé le peuple en deux. Les Azéris du Nord ont été sous domination russe et font aujourd’hui partie d’un Azerbaïdjan indépendant tandis que ceux du Sud ont fait partie de l’empire perse, aujourd’hui l’Iran. Mais la « realpolitik » prime sur les prétendus rapprochements entre Bakou et Téhéran.

À ce jeu, l’Iran a tout intérêt à se méfier de l’Azerbaïdjan, qui fournirait à Tel-Aviv des renseignements sur la République islamique. « Bakou est un poste d’observation pour le renseignement israélien », note Clément Therme. Des échanges d’armes diverses sont attestés entre la République du Caucase et l’État hébreu. Ainsi, en 2016, à l’occasion d’une visite du Premier ministre Benjamin Netanyahu à Bakou, le président azéri Ilham Aliev aurait passé une commande d’armes de près de 4 milliards d’euros à l’État hébreu. Parmi celles-ci, des outils de surveillance comme des drones. Selon le magazine Foreign Policy, un accord pourrait même être conclu entre les deux pays pour donner la possibilité à Tel-Aviv d’utiliser les aéroports azéris en cas d’attaque militaire israélienne contre les installations nucléaires de l’Iran. En résumé : la poursuite du conflit dans le Haut-Karabakh n’est pas dans l’intérêt de l’Iran, qui pourrait pâtir de la modification des équilibres en jeu dans la région.


« Toute intrusion sur le territoire de notre pays par l’une ou l’autre des parties au conflit est intolérable et nous mettons sérieusement en garde toutes les parties de prendre les précautions nécessaires à cet égard », a averti samedi dans un communiqué le ministère iranien des Affaires étrangères, après que plusieurs mortiers eurent frappé des villages iraniens...

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