Critiques littéraires

Les tréfonds de l’Amérique

Les tréfonds de l’Amérique

© Chris Close

Nickel Boys de Colson Whitehead, traduit de l’américain par Charles Recoursé, Albin Michel, 2020, 288 p.

Colson Whitehead a reçu le Prix Pulitzer une seconde fois pour Nickel Boys après avoir été déjà primé pour Underground Railroad, et c’est chose extrêmement rare. Il rejoint ainsi William Faulkner et John Updike qui avaient eux aussi reçu le prix deux fois.

Nickel Boys s’inspire de faits réels, découverts par l’auteur suite à un reportage paru en 2014 à propos de la Dozier School for Boys en Floride, pour planter le décor de la Nickel Academy, une maison de correction qui s’engage à transformer les délinquants en « hommes honnêtes et honorables » et à les remettre « sur le droit chemin ». Il s’agit en réalité d’un lieu véritablement cauchemardesque, gangrené par toutes sortes de trafics et par une corruption endémique, où des punitions physiques d’une rare violence se pratiquent à « La Maison blanche » sous divers prétextes et d’où il est impossible de sortir indemne ou même, de sortir tout court. Surtout si on est noir. C’est d’ailleurs par la découverte d’un cimetière clandestin et de dépouilles suspectes que la presse américaine s’emparera, des années plus tard, de cette histoire et que le public fera connaissance avec cette école disciplinaire et ses sinistres méthodes. Quant à ceux qui sont parvenus à en sortir debout, beaucoup traîneront des séquelles toute leur vie et finiront par sombrer dans l’alcool ou la drogue, ou par se suicider.

C’est pour Noël en 1962 qu’Elwood reçoit le plus beau cadeau de sa vie : le disque Martin Luther King at Zion Hill qui contient les discours du Révérend, discours qui lui mirent dans la tête « des idées qui signèrent sa perte ». Il les écoute indéfiniment et ils l’aident à se construire, à devenir un jeune adolescent solide, capable de rejoindre l’université pour y poursuivre de brillantes études, échappant ainsi au destin étroit et sans éclat réservé à ceux de sa classe sociale et surtout de sa couleur de peau. Mais une banale erreur judiciaire viendra brutalement mettre fin à ses rêves : c’est sûrement lui qui a volé puisque c’est un nègre ! Il est envoyé à la Nickel Academy. Il y recevra très vite sa première punition physique, d’une rare brutalité, parce qu’il a demandé à suivre des cours plus ardus. Il fallait bien le corriger « ce petit nègre prétentieux ». Le deuxième jour, il fait la connaissance de Turner qui a grandi à Nickel. Ensemble, ils vont essayer de survivre. On leur assignera la tâche de distribuer dans la ville la plus proche des cahiers et des stylos, des médicaments, mais le plus souvent de la nourriture, autant de choses destinées à l’Academy, mais qui sont revendues au profit de l’administration de l’école et des quelques fonctionnaires municipaux. Progressivement, au fil de leurs tournées en ville, ils imagineront leur fuite car « en voyant ce monde libre et vivant, comment ne pas songer à courir vers la liberté ? À écrire soi-même son histoire pour changer ? S’interdire de penser à la fuite, ne serait-ce que pour un instant volatil, c’était assassiner sa propre humanité. » Ils tenteront ensemble de réussir leur évasion vers ce monde libre et vivant.

Récit nerveux, économe et parfaitement maîtrisé, qui tient son lecteur en haleine jusqu’aux dernières lignes, Nickel Boys poursuit l’exploration acérée des blessures raciales de l’Amérique, blessures que l’actualité récente a propulsées sur le devant de la scène, montrant à quel point elles sont profondes et inguérissables, parce que moulées dans une injustice séculaire. Seule la littérature peut les ausculter avec autant d’acuité et rendre un juste hommage aux innombrables victimes de cette tyrannie.



Nickel Boys de Colson Whitehead, traduit de l’américain par Charles Recoursé, Albin Michel, 2020, 288 p.Colson Whitehead a reçu le Prix Pulitzer une seconde fois pour Nickel Boys après avoir été déjà primé pour Underground Railroad, et c’est chose extrêmement rare. Il rejoint ainsi William Faulkner et John Updike qui avaient eux aussi reçu le prix deux fois. Nickel Boys...

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