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Paveurs d’enfer

De nombreux Libanais auront eu bien du mal à déchiffrer correctement le message présidentiel de lundi : autant de mal, sans doute, qu’en a eu l’intéressé lui-même à réciter d’une traite son texte écrit, du moment qu’il avait malencontreusement chaussé des lunettes inadéquates.


Ce qui, en revanche, saute aux yeux, c’est qu’on a là surtout un plaidoyer pro domo, laborieux certes, mais qui ne manque pas pourtant de zones d’ombre. Le chef de l’État s’est posé en arbitre de la crise ministérielle, un arbitre se voulant, par définition, dégagé de toute responsabilité dans l’enchaînement des faits qui ont conduit à la catastrophique situation d’aujourd’hui. Le président de la République n’a même pas droit de vote en Conseil des ministres, a-t-il plaidé avec autant de conviction qu’il avait mise à se défendre de toute autorité, s’agissant des brûlantes, des explosives urgences s’imposant alors dans le port de Beyrouth.


En réalité cependant, le président n’a pas arbitré grand-chose, distribuant les cartons rouges, agrémentés d’une charitable note de rachat. Ainsi, faut-il comprendre, le tandem Amal-Hezbollah est bel et bien dans son tort quand il revendique l’exclusivité du portefeuille des Finances ; mais du moins demeure-t-il engagé dans le plan français de sauvetage. Quant au Premier ministre désigné, il joue les cachottiers, dissimulant son esquisse de gouvernement aux yeux de Baabda, se prêtant aux pressions de ses aînés au poste et évitant toute concertation avec ces mêmes blocs parlementaires dont il lui faudra pourtant obtenir la confiance ; à sa décharge, Moustapha Adib est soucieux d’éviter toute initiative qui ne bénéficierait pas d’un consensus national…


Rationnelle, bien sûr, et en conformité avec la Constitution est par ailleurs l’idée avancée par Aoun d’une rotation des quatre portefeuilles, dits régaliens, entre les communautés chrétiennes et musulmanes ; pour le coup, on aurait même salué l’accès, à ces postes sensibles, des sectes minoritaires présentes au sein des deux confessions, les seuls critères retenus étant ceux de la compétence et du mérite. Mais cette suggestion survient un peu tard, le courant présidentiel lui-même ayant longtemps défendu, avec la plus grande énergie, sa propre, funeste et lucrative mainmise sur le ministère du même nom. Tardive, oui, est cette proposition au regard de tout le linge sale déballé, à coups de tweets incendiaires, entre le Courant patriotique libre et le mouvement Amal, dont un ancien ministre des Finances vient d’être frappé de sanctions américaines pour complaisances tarifées envers le Hezbollah. Tardive encore parce qu’en se distanciant, sur la question des Finances, de cette milice à laquelle ils doivent tant, le président et son camp donnent la fâcheuse impression de céder non point à la raison d’État, mais plutôt à la menace de telles sanctions. Tardive, de même, car la polémique sur les ministères réservés a débordé le cadre politique pour s’étendre aux hiérarchies religieuses maronite, chiite et sunnite. Tardive enfin, peut-être, malgré l’apparente concession dramatiquement annoncée hier en début de soirée par le leader sunnite Saad Hariri : concession bardée, en effet, de conditions draconiennes, la nomination éventuelle aux Finances d’un spécialiste chiite non partisan ne devant constituer ni un précédent ni un droit acquis, et cela par engagement solennel des partis concernés.


Sans s’arrêter à toutes ces contradictions, le commun du peuple aura surtout retenu du message de lundi un choquant aveu présidentiel d’impuissance, doublé du spectre de la géhenne qui nous attend si un nouveau gouvernement n’est pas rapidement formé. Le problème, c’est que le Liban en ruines que laissent tous ces messieurs n’est pas exactement un paradis.


Et si l’enfer est, comme on dit, pavé de bonnes intentions, c’est bien la mal-gérance et la corruption, dans leur noirceur d’asphalte, qui nous y mènent encore plus sûrement…


Issa GORAIEB
[email protected]


De nombreux Libanais auront eu bien du mal à déchiffrer correctement le message présidentiel de lundi : autant de mal, sans doute, qu’en a eu l’intéressé lui-même à réciter d’une traite son texte écrit, du moment qu’il avait malencontreusement chaussé des lunettes inadéquates.


Ce qui, en revanche, saute aux yeux, c’est qu’on a là surtout un...