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Nos Lecteurs ont la Parole

Les transformations silencieuses et les fauteuils gris du salon

Je ne parlerai pas de l’explosion du 4 août 2020. Il n’y a pas de mots. Trop de bruit. Trop de silence. Il y a des morts. Quand il y a des morts, il n’y a plus de mots. Un haïku peut-être. Des sonorités qui balbutient.

Je ne peux parler de l’explosion du 4 août. Il y a le visage de cette enfant. Dans l’entretien télévisé avec son père, on voit ses jouets. Ses jouets sont restés. Pleins de couleurs. Que fait-on des jouets des enfants qui ne sont plus ? Des couleurs ? Du temps qu’il reste à vivre ? Qu’en fait-on ? Son papa parle d’elle en utilisant un surnom. Ceux-là avec lesquels on appelle les enfants. Sorte de diminutifs, souvent plus longs que le prénom, pour dire combien on les aime. Alixou. Ce n’est pas pour faire plus court. Ça n’a rien à voir. C’est pour dire très fort et sans hausser la voix, combien on les aime. Pour dire cet amour immense et insensé.

Ce 4 août, il y a eu Alixou et ses jouets qui restent. Toutes ces maisons cassées. Ces vies. Alors quoi dire ? Quels mots ? Pour faire quoi ?

De l’explosion du 4 août, je ne peux rien dire. C’est de la « crise économique et financière » comme on dit, que je voudrais parler. Non pour prouver la catastrophe qu’elle induit. Il n’en est pas besoin. Les scolarités compromises, les frais médicaux et tout le reste. Pas besoin de rappeler le danger sur la qualité de l’éducation, de la santé, des conditions de travail et de tout ce qui fait que l’on ne peut plus vivre ni grandir dans un pays, mais juste survivre si l’on est chanceux.

C’est d’autre chose que je voudrais parler. Quelque chose d’invisible à l’œil nu, de dérisoire et qui pourrait sembler indécent. Oui, indécent quand survivre est considéré comme un exploit et un miracle. Quand fermer une fenêtre est impossible car elle n’existe plus. Quand les solidarités du monde se conjuguent pour que certains, pour que beaucoup, puissent avoir un repas.

Je voudrais parler de ce qui peut sembler indécent et dérisoire mais pourtant fait de nous des humains. « L’usage subtil de l’inutile. » L’évolution d’Homo sapiens le prouve, ce qui fait de nous des humains, au-delà de notre capacité à coopérer, à comprendre l’autre et prendre soin de lui, c’est notre capacité à traiter avec des symboles, c’est-à-dire avec ce qui peut paraître dénué de sens. Notre capacité à dépasser le nécessaire, incontournable et que l’on ne discute pas, pour aller vers ce qu’on aurait pu ne pas faire. Ce que l’on fait pour rien, gratuitement, juste parce que c’est beau. Le Petit Prince l’avait compris : « C’est sûrement utile puisque c’est joli. » Un bouquet de tulipes, une toile, une bague ou un cadeau à ceux qu’on aime. L’élégance, le soin des choses, la musique, la danse et tous les arts sont « inutiles ». « L’inutile » est nécessaire. Il fait de nous des humains.

« En offrant la première guirlande de fleurs à sa compagne, l’homme primitif a transcendé la brute. Par ce geste qui l’élevait au-dessus des nécessités grossières de la nature, il est devenu humain. En percevant l’usage subtil de l’inutile, il est entré dans le royaume de l’art. »

Dans cette « crise économique et financière », comme on dit, me revient le souvenir d’Alexandrie. Ville magnifique au bord de l’eau, anciennement cosmopolite et raffinée, mais dont les bâtiments, les femmes, les hommes sont aujourd’hui délabrés. J’ai eu l’impression en m’y promenant qu’une population en a remplacé une autre et qui n’a rien à voir. Un objet trivial, sans lien apparent et qui peut sembler ridicule, me ramène à Alexandrie. Les accoudoirs fatigués des fauteuils gris du salon. Ces accoudoirs, je me serais hâtée de les changer en d’autres temps. Un jour, je ne verrai même plus qu’ils sont à remplacer.

Un jour on se met, à notre insu, à vivre dans ce qui est usé, abîmé, vieilli, défraichi. Sans même s’en rendre compte. On ne s’achète plus de livres ni de revues. Visiter une librairie ne fait plus partie des habitudes. On n’offre plus des cadeaux comme on aime à ceux que l’on aime. Plus de collier pour se faire plaisir ni de bouquets sans raison. La voiture s’use, mais on ne le sait pas. On s’accommode, puis ne voit plus. Le cerveau de Sapiens s’adapte. Là est une autre de ses capacités. Heureusement. Dommage.

« Par quel “geste” commence la dictature ? » demande Michel Rocard, ce « presque rien », pourtant « essentiel », comme dit le philosophe Jankélévitch. Par quels « gestes », anodins au départ, commencent à se défigurer les femmes, les hommes, les bâtiments, les villes et les vies ? Par quel « geste » disparaît l’élégance et commence ce que l’on ne souhaite pas ? Par quel « geste » disparait « l’inutile » et ce qui, subtilement, fait de nous des humains ? Par quel « geste » devient-on ce qu’est devenue Alexandrie et qui ne lui ressemble plus ?


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Je ne parlerai pas de l’explosion du 4 août 2020. Il n’y a pas de mots. Trop de bruit. Trop de silence. Il y a des morts. Quand il y a des morts, il n’y a plus de mots. Un haïku peut-être. Des sonorités qui balbutient.

Je ne peux parler de l’explosion du 4 août. Il y a le visage de cette enfant. Dans l’entretien télévisé avec son père, on voit ses jouets. Ses jouets...

commentaires (2)

Bravo pour cet article profond et différent !

rolla aoun

11 h 31, le 18 septembre 2020

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Commentaires (2)

  • Bravo pour cet article profond et différent !

    rolla aoun

    11 h 31, le 18 septembre 2020

  • L’incommensurable écrit et décrit avec justesse. Merci pour ces mots aussi simples que forts symboliquement..

    Labaky Hachem Rita

    05 h 32, le 18 septembre 2020