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Nos Lecteurs ont la Parole

Au Liban, on a appris à normaliser la souffrance

On a appris à penser que de veiller et danser tous les soirs était notre seule échappatoire.

On a appris à croire que c’est normal de mourir et renaître une centaine de fois dans une seule et même vie.

On a appris à se soutenir l’un l’autre, à donner le peu qu’on a à notre frère qui en aurait besoin plus que nous.

On a appris à s’aimer d’un amour fou, d’un amour que je n’ai vu émaner de nul autre peuple à ce jour.

On a appris à accueillir l’étranger à bras ouverts comme un frère, à lui offrir notre lit et dormir sur le sol sans problème pour assurer son confort à lui.

On a appris à penser que c’est la vie que de voyager à l’étranger le jour venu d’entamer l’université.

On a appris qu’à l’aube de nos 18 ans, nous pleurerions notre pays, notre famille, nos amis

Et nous quitterions, vers un pays qui nous permettra de nous bâtir une vie.

Certains d’entre nous planifiaient de retourner un jour vivre sur notre terre,

Cette terre à laquelle notre âme reste attachée, peu importe combien on tente de s’en éloigner.

D’autres parmi nous ont depuis longtemps perdu espoir d’un retour définitif, un de ces jours,

Mais tous reviennent, malgré tout, à chaque été ou le moindrement que se prête l’opportunité.

Ils reviennent pour « recharger », pour se remplir d’amour et de joie, avant de partir et se vider à nouveau

Loin de la chaleur de leur pays et dans la froideur de l’étranger.

On revient tous parce qu’il n’y a pas de moments ou d’aventures qui s’apparentent le moindrement à celles que l’on peut passer au Liban, avec des Libanais.

Et puis, on quitte, à nouveau, le cœur rompu et les larmes noyant nos yeux.

À chaque été, à chaque visite, on revit une histoire cyclique de peines d’amour et de retrouvailles.

Mais cette fois, les retrouvailles ne seront pas les mêmes, elles ne seront pas légères et joyeuses

Cette fois, les retrouvailles seront sombres, elles seront intrépides, elles seront révolutionnaires

Le goût du sang restera frais dans les nuages régnant sur Beyrouth et asphyxiera les coupables

Les larmes de ceux qu’on a perdus rempliront les mers d’une eau qui empoisonnera les criminels

Notre haine, notre peine et notre espoir contre tout espoir condamneront ces êtres répugnants et inhumains

Cette fois, les retrouvailles prendront une ampleur différente

Cette fois, la mort des innocents ne « passera » pas

Et le sang que les meurtriers ont sur leurs mains les marquera jusqu’à la fin de leurs jours

C’est mon frère qui est mort décapité,

C’est mon père qui est décédé terrifié alors qu’il buvait paisiblement son café,

C’est ma mère qui s’est battue pour son souffle parmi les cendres,

C’est ma sœur qui a perdu sa vie en tentant de sauver celle d’autrui, en vain,

C’est mes amis qu’ils ont terrorisés,

C’est ma nation qui a succombé aux flammes.

Mon Liban, tu renaîtras des ruines, et l’amour qui brûle en toi anéantira tes ennemis à jamais.

Cette douleur ne sera pas oubliée et elle ne sera pas normalisée,

Je suis prête pour les retrouvailles : je suis terrifiée, mais pleine d’espoir.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.


On a appris à penser que de veiller et danser tous les soirs était notre seule échappatoire.

On a appris à croire que c’est normal de mourir et renaître une centaine de fois dans une seule et même vie.

On a appris à se soutenir l’un l’autre, à donner le peu qu’on a à notre frère qui en aurait besoin plus que nous.

On a appris à s’aimer d’un amour...

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