Tant de souvenirs nous reviennent à l’esprit, nous les enfants d’Élie Touma (directeur général de l’Office des céréales et de la betterave sucrière jusqu’en 1973), souvenirs mêlés de tristesse, de fierté, et de dégoût.
Notre père, comme il l’écrit dans ses Mémoires, s’est battu « durant quinze ans pour voir le port de Beyrouth doté d’un silo qui fait maintenant son orgueil en Méditerranée orientale ». Convaincu que le « silo était un instrument indispensable pour réussir une politique efficace et saine de ravitaillement (…) dans un pays importateur, par voie de mer, de 85 % de ses besoins en céréales ». Pour ce faire il a dû braver les résistances politiques, la bêtise et la lenteur administrative ainsi que l’esprit mercantile des commerçants et des politiciens pour enfin voir son rêve se réaliser le 20 août 1970 avec l’inauguration du silo de Beyrouth « sur le quai où l’on procédait au déchargement du premier navire ».
Après les discours de circonstance, Élie Touma raconte non sans verve : « Je marchais à côté du président et du ministre qui s’attribuèrent respectivement le mérite d’avoir conçu et réalisé ce beau projet. Et moi, pensais-je, il faut croire que j’ai tout le temps rêvé d’y avoir été pour quelque chose ? Connaissant la gent des politiciens, je n’étais pas étonné de cette double imposture, d’ailleurs partielle et inoffensive. »
Un double merci au silo, qui a assuré la sécurité alimentaire tout au long des quinze années de guerre civile à tous les Libanais et qui le 4 août 2020, à la veille de son cinquantenaire (deux semaines), a servi de bouclier, protégeant une grande partie de Beyrouth et sa population, victimes de la négligence, de l’irresponsabilité et de l’inconscience criminelles d’une classe de politiciens et de seigneurs de guerre plus corrompus que leurs prédécesseurs.
Il devient impératif comme beaucoup l’ont réclamé avant nous d’entreprendre un travail de mémoire ; le silo témoin des 50 ans passés et de la catastrophe du 4 août servirait de mémorial aux victimes tombées dans leurs lieux de vie ainsi qu’aux victimes du devoir : employés du silo et du port et pompiers de la Défense civile et autres soldats inconnus.
Nous n’oublierons pas !
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