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Les banques ont-elles complètement bloqué les transferts aux étudiants à l’étranger ?

Une grande partie des familles concernées ont prévu de manifester lundi devant le Parlement, répondant à l’appel de l’Association libanaise des parents d’étudiants dans des universités étrangères pour dénoncer cette situation.

Les banques ont-elles complètement bloqué les transferts aux étudiants à l’étranger ?

L’entrée de la rue des Banques au centre-ville de Beyrouth, le week-end dernier. Photo P.H.B.

Les restrictions bancaires qui ont été imposées depuis le début de la crise il y a presque un an, en dehors de toute réglementation légalement opposable, n’ont pas fini de pénaliser les Libanais, majoritairement meurtris ou sonnés par la double explosion du port de Beyrouth qui a ravagé une importante partie de la capitale et qui manifestent toujours contre la classe politique. Selon plusieurs témoignages recueillis par L’Orient-Le Jour, corroborant d’autres relayés dans la presse et les médias cette semaine, certaines banques ont arrêté d’exécuter les virements à l’étranger demandés par les déposants à partir de leurs comptes en « dollars libanais » pour payer les études et les frais de vie de leurs enfants inscrits dans des établissements d’enseignement supérieur.

Les comptes en dollars libanais désignent ceux sur lesquels les banques appliquent d’importantes restrictions depuis que les premiers effets de la crise ont commencé à se manifester fin août dernier. À l’inverse, les comptes alimentés en « argent frais » – ce concept n’existe pas ailleurs sous cette forme – désignent des devises déposées dans des comptes spéciaux et sur lesquels aucune restriction n’est supposée s’appliquer, ce que la Banque du Liban (BDL) garantit depuis une circulaire du 9 avril (principale n° 150).

Père de famille en colère

« Jusqu’à présent, les choses se déroulaient de la manière suivante : le responsable de mon dossier à la banque effectuait la demande de transfert pour mon compte à la direction à partir de mes comptes en “dollars libanais”. Le montant de 2 100 euros est destiné à couvrir les frais de séjour et de logement de mes trois enfants en Europe, ce qui était précisé dans la demande. La somme n’inclut pas les frais universitaires, qui font l’objet d’une demande à part », raconte, sous couvert d’anonymat, un père de famille client d’une des dix plus grandes banques du pays. « En général, l’accord nous parvenait au bout de trois ou quatre jours. Mais la dernière fois que nous avons lancé la procédure, fin juillet, nous avons reçu un premier refus indiquant qu’il manquait l’attestation d’inscription de l’un des enfants (deux inscrits en doctorat et un en master), ce qui était vrai, le document ayant été délivré avec du retard par l’établissement devant l’émettre. Nous avons renvoyé une nouvelle fois la demande avec le document manquant, mais nous avons essuyé un second refus, la direction nous annonçant simplement que l’établissement n’effectuait plus de transferts », poursuit-il en colère.

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Contrôle des capitaux : les déposants plus que jamais lésés par l’absence de loi

Le cas de ce père de famille n’est pas isolé, confirme la Ligue des déposants, une association locale créée cette année et qui s’est fixé pour mission de venir en aide aux clients lésés par les restrictions mises en place arbitrairement par les banques. « De plus en plus de personnes nous rapportent que leurs banques refusent désormais d’exécuter des virements à leurs enfants depuis leurs comptes en dollars », confie un de ses membres. « Le phénomène semble s’accentuer depuis juin et ne se limite pas à cette catégorie de transferts. Il y a de plus en plus de cas depuis quelques semaines, et ils concernent aussi plus d’établissements bancaires », ajoute-t-il, précisant que « chaque banque fixe ses conditions, vu que le pays n’a toujours pas de loi établissant un contrôle formel des capitaux ».

Le membre de la ligue conclut en indiquant que si sa banque accepte néanmoins d’effectuer des transferts à partir d’un compte alimenté en dollars frais, le taux réel de la livre par rapport au dollar est encore beaucoup trop élevé pour que cette solution soit acceptable. Le taux dollar/livre sur le marché noir, qui sert de jauge pour mesurer la valeur réelle de la monnaie nationale, oscillait entre 6 500 et 7 000 livres hier (taux respectifs à l’achat et à la vente) selon le site

Lebaneselira.org. Un niveau en baisse par rapport à celui qu’il affichait jusqu’à fin juillet. Les « dollars libanais » peuvent pour leur part être retirés en livres à un taux de 3 900 livres pour un dollar, soit le taux à la vente imposé aux agents de change agréés. La BDL a pour sa part à nouveau autorisé, au lendemain de l’explosion du port, les sociétés de transfert d’argent à décaisser en dollars, plutôt qu’en livres, les montants envoyés à leurs clients au Liban.

Compromis à l’arraché

Les banques elles-mêmes ne prennent même plus la peine d’arrondir les angles, selon plusieurs sources contactées. L’une d’entre elles affirme que son établissement a effectivement arrêté d’effectuer de valider les transferts à l’étranger pour les personnes qui n’ont pas de dollars frais, sans fournir de raison. Une autre indique que la banque dans laquelle elle travaille ne répond plus favorablement aux nouvelles demandes lorsqu’elles concernent des frais de vie pour étudiants en master ou en doctorat « parce que la direction considère que les enfants à qui est destiné l’argent peuvent intégrer le marché du travail ».

« C’est d’autant plus grave que des milliers d’étudiants libanais à l’étranger vont être affectés et qu’il y a en même temps peu d’emplois disponibles à cause de la crise du Covid-19 qui a fortement pénalisé l’économie mondiale », s’insurge de son côté le père de famille contacté. Cette situation a fini par ulcérer une grande partie des familles concernées, qui ont prévu de manifester lundi devant le Parlement, répondant à l’appel de l’Association libanaise des parents d’étudiants dans des universités étrangères (Lebanese Association of Parents of Students in Foreign Universities).

Parfois certains déposants finissent par arracher un compromis à leur établissement au prix de longues négociations. « J’ai finalement pu obtenir qu’une partie de l’argent que je devais transférer soit tirée de mon compte, et j’ai fourni le reste en argent frais », expose un autre parent, qui précise que son établissement ne distingue pas entre dollars libanais et argent frais, mais bloque une partie des dollars frais qui sont transférés sur les comptes de ses clients. L’Association des banques du Liban s’évertue de son côté à appeler les clients qui sont en conflit avec leur banque à la contacter afin qu’elle puisse tenter de négocier une issue. Enfin, sans donner d’explication ferme, une partie des sources bancaires interrogées s’accorde à lier la réticence des banques à transférer de l’argent à l’étranger aux problèmes de liquidité des banques au Liban ainsi qu’à leurs difficultés financières vis-à-vis de leurs banques correspondantes. Certaines d’entre elles n’ont plus assez de liquidité pour couvrir leurs engagements ou se sont vu supprimer des lignes de crédit.

Cela fait depuis près d’un an que les banques libanaises, qui se sont surexposées ces dernières années à la dette publique libanaise sur laquelle le gouvernement a fait partiellement défaut en mars, imposent des conditions arbitraires et discriminantes à leurs déposants pour retirer des espèces ou transférer de l’argent à l’étranger à partir de leurs comptes en devises. C’est en novembre 2019 que l’ABL a sommairement harmonisé ces mesures en évoquant pour la première fois le concept d’argent « frais » ou en prévoyant notamment toute une série de conditions pour les transferts aux étudiants inscrits à l’étranger pour l’année scolaire ou universitaire en cours. Alors que le Fonds monétaire international, avec qui le Liban en crise a souhaité négocier une assistance financière, insiste pour que le pays se dote d’une loi de contrôle des capitaux, la mesure est rejetée notamment par une partie de la classe politique et des banques.


Les restrictions bancaires qui ont été imposées depuis le début de la crise il y a presque un an, en dehors de toute réglementation légalement opposable, n’ont pas fini de pénaliser les Libanais, majoritairement meurtris ou sonnés par la double explosion du port de Beyrouth qui a ravagé une importante partie de la capitale et qui manifestent toujours contre la classe politique....

commentaires (2)

La toute-puissance des banques. Individuellement et collectivement. Ils n'ont plus même plus la décence de se rappeler que l'argent ne leur appartient pas. Et qu'ils travaillent grâce à nous. Ils ont réussi l'exploit de nous faire passer de "clients" à "serviteur/esclave". J'espère de tout cœur que les familles des tous ces étudiants parviendront à se faire entendre. Comme s'ils avaient besoin de ce bras de fer...

Sybille S. Hneine

08 h 14, le 15 août 2020

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Commentaires (2)

  • La toute-puissance des banques. Individuellement et collectivement. Ils n'ont plus même plus la décence de se rappeler que l'argent ne leur appartient pas. Et qu'ils travaillent grâce à nous. Ils ont réussi l'exploit de nous faire passer de "clients" à "serviteur/esclave". J'espère de tout cœur que les familles des tous ces étudiants parviendront à se faire entendre. Comme s'ils avaient besoin de ce bras de fer...

    Sybille S. Hneine

    08 h 14, le 15 août 2020

  • Les parents mendient ils pour l’avenir incertain de leur progéniture ? Cette progéniture est elle si motivée d’intégrer le marché d’emplois libanais qui fait rêver tous les Libanais ? Le peuple Libanais est il pris en otage ? Le transfert de milliards de certains corrompus n’aurait pu t il pas assurer les frais universitaires de ses étudiants pour des dizaines d’années ? Ou Devront ils rester et s’inscrire à l’université miliaire du parti de Dieu pour subvenir à leur besoin étant plus riche que l’état ? L’indépendance du Liban et des Libanais existe t elle du tout ?

    Alors...

    01 h 05, le 15 août 2020