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Rencontre

« La mémoire, cette sentinelle de l’esprit »

Le premier roman de Dima Abdallah, « Les Mauvaises Herbes », qui sort le 27 août aux éditions Sabine Wespieser, a déjà été sélectionné pour trois prix littéraires. Rencontre avec une auteure qui envisage la littérature comme une révolte existentielle.

« La mémoire, cette sentinelle de l’esprit »

Dima Abdallah fait son entrée en littérature avec un très beau roman. Photo David Poirier

« Il est venu me chercher dans une cour qui n’est pas la mienne. C’est là qu’on nous rassemble dans ces cas-là, quand ils appellent les parents pour qu’ils viennent. C’est dans cette petite cour que les enfants se mettent à pleurer et à sangloter en chœur. » La scène liminaire des Mauvaises Herbes se passe à Beyrouth, en 1983, et elle fait référence à des souvenirs partagés par de nombreuses personnes qui ont grandi dans ces années-là : les bombardements, l’interruption des cours, et le retour chaotique et précipité à la maison, pour se mettre à l’abri. D’aucuns pourraient se dire que ce n’est pas le moment de revivre par la lecture une période aussi anxiogène, alors que Beyrouth vient de vivre l’un des plus atroces chapitres de son histoire, et qu’elle sombre à nouveau dans le chaos, mais ce serait une erreur de croire que le premier récit de Dima Abdallah est un roman sur la guerre. Il s’agit avant tout d’une histoire d’amour entre une petite fille et son père, qui partagent la même sensibilité, la même fragilité et le même silence.

Jusqu’à ses douze ans, l’héroïne habite à Beyrouth avec sa famille, qui est contrainte de déménager régulièrement pour fuir les affrontements armés des différentes factions. Finalement, la mère et ses deux enfants décident de s’installer en France, laissant derrière eux un père inconsolable. Pour le personnage principal, l’exil avait commencé bien auparavant, et son errance se poursuit à Paris, où elle devra affronter une mémoire qui assiège son présent, dans lequel elle va essayer de s’ancrer malgré tout.



Entre la mémoire et l’oubli

« Ce récit a vraiment poussé comme des mauvaises herbes, avec beaucoup de spontanéité, et puis je me suis retrouvée avec un roman entre les mains, même si l’histoire s’inspire de ce que j’ai vécu. J’ai toujours écrit, mais cette fois, j’ai fait lire mon texte à quelques personnes, qui m’ont encouragée à le partager. J’ai eu envie que ces écrits rencontrent des lecteurs. Enfant, j’écrivais en arabe, mais le français s’est très vite imposé comme langue d’écriture ; je n’ai pas abandonné l’arabe pour autant, et il y a quelques années, je faisais encore des traductions de poèmes et de textes courts », précise l’auteure, qui est la fille de deux écrivains, la romancière Hoda Barakat, et le poète Mohamed Abdallah. « Ce sont deux personnes très libres, avec tout ce que cela peut comporter comme souffrance. Ils ont fait un mariage mixte, et m’ont transmis l’amour de la lecture et de l’écriture. Mon roman peut se lire comme une déclaration d’amour de mon personnage à son père, et comme une confidence : elle lui confie qui elle est », ajoute celle qui relate un exil bien antérieur au départ du pays natal, une solitude intrinsèque à son être, qui est renforcée par le fait que ses parents n’appartiennent à aucun parti politique. Le couple est athée, et de ce fait, elle ne peut pas être cataloguée comme chrétienne ou musulmane, lorsqu’elle est avec ses camarades. Sur l’échiquier social, elle n’existe pas.

« Ma boule au ventre et moi, on se tiendra compagnie. On s’est habituées l’une à l’autre. Elle se réveille avec moi chaque matin et s’endort avec moi chaque soir », constate-t-elle dans le récit, tout en regardant son père noircir ses feuillets sur un coin de table. « La poésie, c’est peut-être ce qu’on écrit quand on n’arrive pas à pleurer comme les autres », en conclut-elle.

Le roman semble construit sur une dialectique entre l’ancrage et l’arrachement, entre la mémoire et l’oubli. « Le père et la fille cherchent à oublier leurs mauvais souvenirs, mais ils réapparaissent sans cesse. La mémoire est cette sentinelle de l’esprit qui ne les lâche pas ; cette lutte est un élément de connexion entre eux. Comme beaucoup de Libanais pendant la guerre, ils ont eu recours à une forme de déni ; dans le roman, je l’ai formulé et questionné. La seconde partie du livre est très différente, le rythme y est plus lent, et l’expression beaucoup plus narrative. On n’est plus dans l’urgence du danger, mais dans le champ de ruines de l’après-guerre et de ses traumatismes », explique Dima Abdallah dont le roman a été sélectionné pour le prix Stanislas, le prix Première Plume et pour le prix « Envoyé par la Poste » 2020.

« Écrire est une manière de ne pas plier à l’absurde »

Dans cette grande fable de la solitude et de l’impossible ancrage, les plantes sont un vecteur insolite du lien entre le père et sa fille. « Ce fil botanique à travers le roman, c’est une manière de se parler sans évoquer le reste, pour dire l’amour qu’ils se portent, et la poésie de la vie qu’ils partagent. Lorsque mon personnage décide finalement de s’installer à Paris à l’issue de plusieurs années d’errance, les plantes de son balcon représentent cette sédentarité qu’elle n’a jamais eue. Son père a cherché en permanence à recréer un coin de verdure sur leur balcon de Beyrouth, en référence au potager de sa propre mère, sorte de paradis perdu qu’il associait à la paix. Mes deux personnages sont inadaptés au monde qui les entoure ; dans un autre contexte, ils auraient également été un peu marginaux et exilés. Si quitter le Liban est douloureux pour la petite fille, le décalage qu’elle peut ressentir est avant tout lié à sa personnalité », poursuit la romancière, qui tisse le lien de ses deux personnages au fil de la narration, jusqu’à la disparition définitive du père.

 Dans ce livre, ils se disent beaucoup de choses par chapitres interposés ; dans le dernier, elle s’adresse directement à lui parce qu’il est mort, et qu’elle n’a plus peur de le perdre. Leur lien se construit dans les mots, et l’image de Sisyphe est récurrente dans le roman : écrire est une manière de ne pas plier à l’absurde, c’est une révolte formulée et assumée. Lorsque mon héroïne devient mère à son tour, elle se rend compte que son enfance n’a pas été normale, et en même temps, il y a une forme de transmission : une continuité s’esquisse dans le fait de considérer son enfant comme sa mémoire », précise celle qui a nommé son roman en référence à la notion de singularité, que revendique le père, pour lui et pour sa fille. « J’espère qu’elle grandira comme poussent les adventices. Ces hôtes de lieux incongrus, ces hôtes que personne n’a invités, que personne n’a voulus, qui dérangent mais s’en moquent bien, et qui n’en finissent pas de pousser. (…) Les plantes pudiques, celles qui ne cherchent pas à se faire bien voir, celles dont le charme est si subtil qu’il en est un peu le secret. »

Un des derniers poèmes de Mohamed Abdallah, traduit de l’arabe par la romancière, clôture le récit, et propose une scansion onirique au cheminement de ces deux solitudes.

« Là-haut, au plus loin, au plus profond

Dans un espace frais et propre

Je me baigne encore et encore sous la pluie

Je me couvre des voiles transparents du crépuscule

Une étoile pour moi

M’appelle, une lumière qui perce l’espace

M’invite à voler

(...) »


« Il est venu me chercher dans une cour qui n’est pas la mienne. C’est là qu’on nous rassemble dans ces cas-là, quand ils appellent les parents pour qu’ils viennent. C’est dans cette petite cour que les enfants se mettent à pleurer et à sangloter en chœur. » La scène liminaire des Mauvaises Herbes se passe à Beyrouth, en 1983, et elle fait référence à des...

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