Entretiens

Michel Deguy : l’alliage de l’écologie et de la poésie

Michel Deguy : l’alliage de l’écologie et de la poésie

© Louis Monier

Michel Deguy, né en 1930, est un immense poète et philosophe. Il a été professeur émérite à l’université Paris VIII, a présidé le Collège international de philosophie de 1989 à 1992 et la Maison des écrivains de 1992 à 1998. Il est le rédacteur en chef de la belle revue Po&sie (Belin/Humensis) qu’il a créée en 1977, à laquelle il a donné un véritable rayonnement international et qu’il continue d’animer avec une clairvoyance exigeante. Il est également membre du comité de la revue Les Temps modernes. Son œuvre poétique et théorique compte plus d’une cinquantaine de titres, publiés en majorité par les prestigieuses éditions Gallimard, Galilée, Hermann et Le Seuil, et traduits dans une vingtaine de langues. Son dernier ouvrage L’Amitié avec Claude Lanzmann est paru aux éditions La rumeur libre. Michel Deguy a été plusieurs fois récompensé par des distinctions littéraires dont Le Grand Prix national de poésie (1989), le Grand Prix de poésie de la SGDL (2000) et le Grand Prix de l’Académie française (2004). Il vient de recevoir le Prix Goncourt de la poésie, juste reconnaissance pour celui qui a consacré sa vie à la poésie et qui, alors qu’il vient de fêter ses quatre-vingt-dix ans, continue d’écrire, de publier et de penser l’avenir. Entretien avec un infatigable veilleur.

Parlons peut-être, avant d’entrer dans le vif de votre pensée, de votre parcours personnel. Comment en êtes-vous venu à la poésie dont vous avez fait l’affaire de votre vie ?

C’est très simple. Ça se passe d’abord à l’école. En 1941, je suis en sixième au lycée Pasteur qui est le lycée où Sartre enseigne. J’y découvre la poésie. Les collégiens de l’époque sont tantôt valériens tantôt claudéliens et les querelles sont fréquentes et passionnées. Mais c’est aussi grâce à ma famille que je plonge dans le bain, car mon père Jacques Deguy, lecteur assidu de Valéry et d’Alain, avait une très riche bibliothèque. Plus tard, je prépare mes khâgnes à Louis-Le-Grand, puis je passe une agrégation de philosophie. N’oublions pas que les élèves de l’époque sont plongés dans la traduction, et la version, qu’elle soit latine, grecque, allemande ou anglaise, est l’exercice fondamental. Nous faisons donc très tôt l’expérience de l’échange des langues dans leur intraductibilité, expérience qui sera très marquante. Après mon agrégation, je suis enseignant en lycée pendant une dizaine d’années. Puis vient, en 1968, la création de l’université Paris VIII/Vincennes où je vais passer quarante ans. J’y suis nommé au département de littérature en tant que philosophe et j’aborde les grands philosophes d’un point de vue littéraire.

Vous avez donc d’emblée associé étroitement poésie et philosophie.

Oui, c’est ce qu’on nomme la poétique et cet alliage des deux disciplines s’est construit historiquement avec Homère, les philosophes présocratiques, la philosophie platonicienne – pour laquelle le rapport entre poésie et philosophie est plus difficile – et enfin avec Aristote et sa Poétique. Je m’inscris moi-même complètement dans ce partage, ce dialogue entre philosophie et poésie. Il y a antériorité du poème depuis Homère et les présocratiques. Dans Ion, un des premiers dialogues de Platon, deux personnages sont en scène : Socrate d’une part, un herméneute, c’est-à-dire un poète, de l’autre. Le sujet de ce dialogue est l’art du poète, que Socrate va opposer à l’art de l’artisan et du philosophe. La question fondamentale de ce dialogue est : que fait le poète ? Et c’est encore ma question aujourd’hui : que peut faire un poème, quelle est sa puissance propre, son efficacité, qu’est-ce qu’un poème aujourd’hui ?

La poétique est comme une embouchure où la philosophie se jette dans la poésie et la poésie, dans la philosophie, et moi je me tiens dans cet espace-là. Tantôt je publie des poèmes en poèmes, tantôt des poèmes en prose et tantôt, de la prose pensive ou des poèmes philosophiques qui appartiennent au champ de la poétique.

Cette question de l’efficacité, du rôle de la poésie, est-elle aussi brûlante aujourd’hui qu’elle a pu l’être à d’autres époques ?

Elle est beaucoup plus brûlante. Aujourd’hui, la poésie est partout et nulle part. D’un côté ce ne sont que festivals, marchés et publications poétiques ; et la poésie s’échange massivement sur les réseaux sociaux. Mais d’autre part, la poésie est absente des grands médias, elle n’est jamais traitée dans les journaux de grande diffusion et, alors que nombre d’intellectuels sont conviés à des débats à la télévision, on n’y voit jamais les grands poètes. C’est dans les paradoxes que s’exprime la vérité et la situation de la poésie est très paradoxale. Aujourd’hui, l’expression du vécu est passée en avant de manière exagérément psychologique ; chaque être parlant, chaque individu a le droit de s’exprimer, de se faire entendre pour dire ce qu’il ressent, et cela donne des flots de poèmes. Mais le poème est sorti de la réflexion et du savoir-faire. On s’imagine qu’il suffit d’aller à la ligne pour faire un poème !

J’appartiens à la tradition poétique. Ce qui ne veut pas dire que je suis conservateur mais que je me pose cette question fondamentale qui est : que faire de ce qui nous est parvenu ? Que faire de Mallarmé, Rimbaud, Breton ou Nerval ? Comment transforme-t-on ces « reliques », cet héritage ? On peut continuer à feindre que la poésie a une immense importance, mais force est de constater que l’homme n’habite plus poétiquement la terre, pour reprendre ce vers célèbre de Hölderlin. Il s’agit donc à mon sens de transformer ce qui est parvenu jusqu’à nous de telle manière que ça puisse continuer. La question est plus globalement : où en sommes-nous avec les arts dans leur diversité ? Allons-nous nous contenter de ce que j’appelle de façon critique le culturel ?

La tâche de la poésie est de « veiller sur la différence », avez-vous dit dans un entretien avec Jean-Michel Maulpoix. De quelle manière est-ce en lien avec ce que vous venez de dire ?

Cette question fait partie de ma méditation incessante sur « l’être comme », la comparaison, la différance pour reprendre ce concept de Jacques Derrida pour qui le mot différance joue sur le fait que différer signifie à la fois ajourner et différencier. Notre époque est identitaire ; l’identité est pensée scientifiquement et ce qu’on est, c’est notre ADN qui le définit. La référence à l’ADN est constante dans les discours sociaux aujourd’hui. Alors que la poésie est non-identitaire. La question identitaire est : qu’est-ce que le même ? Alors que la question de la poésie est la différence d’être. Il s’agit pour la poésie non pas de comparer ce qui est comparable, comme le dit le sens commun, mais de comparer les incomparables, d’observer comment une chose est avec une autre et comment elles sont entre elles. Et je me réfère ici au latin cum, qui signifie à la fois comme et avec. Il ne s’agit pas pour la poésie de réduire la différence mais de l’augmenter. C’est une proposition, une possibilité ouverte par la pensée dans la langue. La poésie, disait Breton, c’est rapprocher les extrêmes.

Revenons à votre critique du culturel. Quelle différence faites-vous entre la culture et le culturel et pourquoi portez-vous un regard critique sur le culturel ?

Oui, j’ai un point de vue hyper critique là-dessus. Le transfert de la culture au culturel s’est opéré lentement, après Hugo, Malraux et Lang. La culture, dont l’enseignement avait la charge, a été oubliée. Elle a été recouverte par le loisir. Le « phénomène social total » du culturel, c’est en France que cette chimère a fait ses premiers pas dans l’existence et la réflexion avec la création d’un ministère des Affaires culturelles. Le culturel neutralise les différences profondes et uniformise à l’avance tout produit dans la perspective libérale et concurrentielle du marché. Le principe de sélection culturelle a abouti à la traduction de toute question, de tout problème, en information et communication. Or culture et éducation marchent ensemble. Nous avons abandonné cette vision de la culture, nous avons oublié le « musée imaginaire » de Malraux et nous sommes passés au traitement économique de produits dérivés à la sortie de nos musées, musées dans lesquels les visiteurs prennent des selfies devant les œuvres d’art. C’est la même chose avec le tourisme, qui est devenu l’avenir du genre humain. J’ai vu récemment des publicités pour des voyages en Grèce qui faisaient commerce des mythes : on choisit sa destination en fonction d’un mythe dont on n’a qu’un très vague souvenir…

La mondialisation, dites-vous, est une fin de monde, une perte de monde, et l’écologie n’est pas facultative. Sur ce chapitre aussi, vous défendez le rôle de la poésie, affirmant que l’écologie doit entretenir des liens avec la poésie, sinon elle cesse d’être radicale.

Nous vivons quelque chose d’inouï. Les ressources de la terre sont dévastées, c’est un gâchis sans précédent. Heidegger dit que face à la dévastation, nous n’avons d’autre solution qu’attendre qu’un dieu nous sauve. Moi j’affirme que non, on ne peut plus attendre. La question de l’écologie, ce n’est pas trier nos poubelles. C’est : que faire de la terre ? Et la radicalité est essentielle, c’est la philosophie qui nous l’enseigne. Il ne s’agit pas de l’oikos, du retour frileux chez soi, mais de réfléchir à comment l’humain peut faire aujourd’hui pour demeurer sur terre. La pensée scientifique qui nous régit envisage de quitter la planète : nous sommes en train de nous deterrestrer alors qu’il s’agit d’inventer une nouvelle manière d’être sur terre. Je ne suis pas très optimiste. Cette récente épidémie nous offre l’occasion de rompre avec la croissance, mais si l’on écoute nos politiques, ils ne parlent que de re-croissance par la consommation, laquelle est relancée par la novation, elle-même soutenue par la publicité. Tout cela alors que la terre brûle.

Vous avez utilisé le terme de géocide pour parler de tout cela.

Oui, c’est un néologisme, une invention poétique. Hiroshima et le génocide des juifs d’Europe ont été les « sans précédent » du XXe siècle. Et nous sommes actuellement dans un « sans précédent » qui est la destruction de la terre. D’où l’invention de ce terme qui se réfère, bien entendu, à génocide. Face à tout cela, il nous reste néanmoins à écrire de beaux poèmes.

Propos recueillis par Georgia Makhlouf

Po&sie, dernier numéro paru : Europe, centrale, Belin/Humensis, 208 p.

L’Amitié avec Claude Lanzmann de Michel Deguy, La rumeur libre, 2019, 96 p.


Michel Deguy, né en 1930, est un immense poète et philosophe. Il a été professeur émérite à l’université Paris VIII, a présidé le Collège international de philosophie de 1989 à 1992 et la Maison des écrivains de 1992 à 1998. Il est le rédacteur en chef de la belle revue Po&sie (Belin/Humensis) qu’il a créée en 1977, à laquelle il a donné un véritable rayonnement...

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