Critiques littéraires

Pascal en maillot de bain

Les années précédentes, les éditions des Équateurs nous avaient fait passer l’été avec Montaigne, puis avec Proust, ensuite Baudelaire, Victor Hugo, Machiavel, Homère… Ces livres sont pour la plupart des gourmandises : légers comme la plume, d’une agréable lecture, ils vont à l’essentiel, parlent de l’œuvre sans oublier l’auteur. Certains réussissent même à la dépayser. Comme si le temps des vacances, la littérature, la grande, celle qui dit le vrai, traverse le monde et les siècles, s’offrait une tenue de plage – je n’ose dire un bikini.

Pascal en maillot de bain

Un été avec Pascal d’Antoine Compagnon, éditions Équateurs/France Inter, 2020, 232 p.

À cause de la pandémie et d’une montée quasi-générale aux extrêmes, on s’attendait plutôt à passer ce difficile été avec Rimbaud ou Apollinaire en raison de leur dimension solaire et tragique et pour leur engagement radical. Mais non ! L’été sera pascalien grâce à la plume d’Antoine Compagnon, professeur au Collège de France, à qui nous devons déjà, dans la même collection, deux auteurs déjà cités (Montaigne et Baudelaire).

Pourtant, à première vue, rien de moins exotique que Pascal que l’on range volontiers parmi les écrivains à la triste figure, raide, austère, limite scrogneugneux – Voltaire l’appelait le « Misanthrope sublime ». Donc, difficile de le lire à la plage sans s’attirer des soupçons de snobisme. À moins de se dire que l’été est propice à la réflexion et de le voir comme un contre-point à l’esprit du temps, un phare dont la lumière nous rappelle cette première évidence, que s’obstine à nier ce que nous appelons la post-modernité : on ne saurait construire l’avenir sans assumer le passé.

On est familier de nombre de formules et d’images pascaliennes : le pari, le moi haïssable, le roseau pensant, le nez de Cléopâtre, les raisons du cœur inconnues de la raison, l’ange et la bête... Mais, hors les écoles, relit-on Pascal ? Pas sûr. Proust disait déjà qu’on n’ouvre les Pensées « qu’une fois tous les dix ans ». Celles-ci ne sont pas forcément engageantes pour qui n’est pas familier du penseur. Parce que le sens des mots essentiels a souvent évolué depuis le XVIIe siècle. Ce que Pascal désigne par exemple par « machine » est à comprendre comme les pratiques corporelles qui induisent la croyance, par exemple s’agenouiller pour prier. Le cœur signifie plutôt l’intuition, l’instinct. Les « grands de la chair » ne sont pas d’impénitents libertins mais les princes, les chefs de guerre ou les riches et l’« ordre de la chair » se réfère à toutes les formes que prend la force. Quant à la « charité », à laquelle le philosophe se réfère tant, elle doit s’appréhender comme ce qui relève du spirituel. En dépoussiérant le langage de Pascal, ce que fait fort bien Antoine Compagnon, ses Pensées deviennent beaucoup plus accessibles.

Cela dit, Pascal est-il aujourd’hui toujours d’actualité ? Les cinéphiles se souviennent qu’il a la part belle dans Ma Nuit chez Maud où Jean-Louis Trintignant discute avec Antoine Vitez du pari pascalien. Et les amateurs de philo qu’il a été l’un des maîtres d’Althusser, les marxistes en général le respectant pour « son cynisme politique, son style offensif, sa virtuosité dialectique, son austérité morale, sa foi épurée », faisant même lire Les Provinciales aux militants « pour les entraîner à combattre leurs ennemis de classe ».

Mais son sévère portrait n’a-t-il pas pris quelques rides ? Antoine Compagnon, dont l’érudition est sans faille, nous entraîne dans ses querelles avec les jésuites, la question du jansénisme, la problématique de la prédestination, des questions qui furent importantes mais apparaissent aujourd’hui périmées et un peu ennuyeuses. Car l’importance de Pascal est ailleurs, ce que le professeur au Collège de France ne souligne pas assez.

D’abord, parce que nous vivons le retour en force du confusionnisme, qui prétend mettre l’esprit (la science, la philosophie) et la foi, qu’elle soit religieuse ou séculière, au service de ce que Pascal appelle l’« ordre des corps ». Hier, le stalinisme et le nazisme, aujourd’hui le Khomeinisme, l’islamisme et cet étrange capitalisme stalinien que l’on voit en Chine mais aussi l’intégrisme d’extrême-droite, tous pratiquent la confusion des plans ou des ordres. Or, pour le philosophe, là est le danger. D’où sa célèbre distinction des trois ordres : « La distance infinie des corps figure la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité, car elle est surnaturelle/ Tout l’éclat des grandeurs n’a point de lustre pour les gens qui sont dans les recherches de l’esprit./ La grandeur des gens d’esprit est invisible aux rois, aux riches, aux capitaines, à tous ces grands de chair (…). »

Autrement dit, le matériel ou politique, l’intellectuel et le spirituel ne doivent jamais se confondre. Attention à la tyrannie dans le cas où cette distinction est bafouée. Mais il y a plus dans Pascal. Lui, le religieux, le mystique, sectaire par biens des côtés, est aussi « un professeur de laïcité » et « authentiquement un professeur de démocratie », selon l’expression de l’historien et journaliste Jacques Julliard qui, dans un livre plus ancien, lui décerne, en plus, le titre du « plus moderne des écrivains ». Car, ajoute-t-il, « seule cette distinction (des trois ordres) permet de faire du croyant l’égal de l’agnostique en matière de laïcité. Je dirai même que dans la perfection pascalienne, c’est la foi et non l’agnosticisme qui rend la laïcité nécessaire. »

Mais oublions la politique pour dire la fulgurante beauté de la langue pascalienne, d’autant plus singulière que ce « prince de l’esprit », aussi lucide dans les sciences – il fut un grand mathématicien et physicien –, qu’en morale, n’a sans doute pas voulu faire œuvre littéraire. La mystique lui suffisait. Avec, quand même, un peu d’humour : « D’où vient qu’un boiteux ne nous irrite pas et un esprit boiteux nous irrite. »

Jean-Pierre Perrin


Un été avec Pascal d’Antoine Compagnon, éditions Équateurs/France Inter, 2020, 232 p.

À cause de la pandémie et d’une montée quasi-générale aux extrêmes, on s’attendait plutôt à passer ce difficile été avec Rimbaud ou Apollinaire en raison de leur dimension solaire et tragique et pour leur engagement radical. Mais non ! L’été sera pascalien grâce à la plume...

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