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Focus

Sainte-Sophie, une histoire disputée

Depuis sa construction au VIe siècle jusqu’à sa reconversion hier en mosquée, l’ex-basilique est un symbole et un enjeu de pouvoir.

Sainte-Sophie, une histoire disputée

Des Turcs célébrant la transformation de Sainte-Sophie en mosquée hier à Istanbul. Ozan Kose/AFP

Elle aura été témoin de la naissance et/ou de la chute de plusieurs empires, survécu à des siècles de guerres, de conquêtes et même à des catastrophes naturelles. Mais son histoire ne s’écrit pas au passé. Après un millénaire et demi d’histoire mouvementée, l’ex-basilique de Sainte-Sophie (Ayasofya ou Hagia Sofia), qui se dresse toujours, fièrement, dans le centre d’Istanbul, entre le palais de Topkapı et la Mosquée bleue, demeure un enjeu de pouvoir. Comment expliquer sinon la jubilation du président turc Recep Tayyip Erdogan de voir l’édifice reconverti en mosquée ? Le Conseil d’État turc a révoqué hier son statut actuel de musée. Le président turc annonçait, peu de temps après, l’ouverture de l’ex-basilique aux prières musulmanes. Le reïs a obtenu sa victoire tant attendue, 567 ans après la prise de Constantinople par les Ottomans, 86 ans après que Moustapha Kemal Atatürk a choisi d’« offrir » la basilique « à l’humanité » en la convertissant en musée. C’est sa revanche sur l’histoire. Le symbole des symboles de l’effacement de l’héritage d’Atatürk et du retour, au moins dans la rhétorique, de la Sublime Porte.

Depuis sa construction au VIe siècle, l’édifice a toujours inspiré ceux qui l’ont contemplé. Son architecture, véritable pari physique et mathématique, offre à ses visiteurs l’occasion de pouvoir admirer un monument d’une ampleur et d’un volume sans précédents à l’intérieur duquel symboles chrétiens et musulmans se confondent.

Commentaire

Sainte-Sophie ou la revanche de l’histoire

Les mosaïques des personnages sacrés du christianisme et de certains empereurs byzantins (les plus illustres) côtoient les œuvres calligraphiques islamiques inscrites en lettre d’or de Dieu (Allah) et les mosaïques du prophète Mahomet, de celles des quatre premiers califes de l’islam (Abou Bakr, Omar, Othman, Ali) et de ceux des petits-fils du prophète (Hassan et Hussein, tous deux fils de Ali), tout cela sous le regard attentif des séraphins (anges) placés aux coins de la salle principale.

Sainte-Sophie, ses mythes et légendes, et sa symbolique continuent encore de fasciner, et non seulement les millions de touristes qui s’y rendent chaque année. La transformation de l’ex-basilique en musée en 1934 n’a guère plu aux islamistes et nostalgiques de la période ottomane, qui ont à maintes reprises cherché à faire retrouver à l’édifice son statut de mosquée, et ce dès l’émergence du multipartisme dans les années 1950, en évoquant notamment le « droit de l’épée », c’est-à-dire le droit, par le biais de la conquête ottomane, de réclamer la conversion du monument. M. Erdogan rejoint ainsi la longue liste d’empereurs, sultans et dirigeants « républicains » qui ont voulu s’approprier la splendeur de l’édifice. Le premier d’entre eux à s’être prêté à l’exercice est bien naturellement celui qui l’a fait s’élever : l’empereur Justinien (527-565).

Celui qui a porté l’empire chrétien à son apogée territoriale a entamé la construction de l’édifice en l’an 532, après que son armée a réprimé avec succès une rébellion qui menaçait de le renverser du trône. Les insurgés avaient incendié une grande partie de la capitale, Constantinople, y compris l’ancienne cathédrale qui se prénommait également Sainte-Sophie. Ses décombres ont servi de terrain pour la nouvelle basilique, aux proportions bien plus importantes, inédites pour l’époque, et dont le format est inspiré de l’architecture romaine et en particulier du Panthéon de Rome.

La folie des grandeurs de Justinien
Le but de la construction de Sainte-Sophie était avant tout de refléter la puissance du basileus et sa suprématie, non seulement sur ses sujets mais aussi sur l’Église. Le souverain chrétien voulait également faire de sa cathédrale non seulement le symbole de sa réussite, mais aussi le lieu où l’Église et l’État se réunissaient. Sainte-Sophie servit par ailleurs de lieu de couronnement des empereurs byzantins. « La nouvelle église était censée représenter la domination de l’empereur, incorporant des pierres apportées de tout son empire. Les commentateurs l’ont comparée au temple de Jérusalem, manifestation du caractère sacré, assimilant Constantinople à Jérusalem », explique Robert Ousterhout, professeur au département d’histoire de l’art à l’université de Pennsylvanie, contacté par L’Orient-Le Jour. « Hagia Sophia était d’une ampleur inégalée et construite dans un temps remarquablement court (moins de six ans). Les meilleurs architectes et physiciens de l’époque ne maîtrisaient pas non plus la construction à une échelle aussi colossale. C’était donc un pari », ajoute-t-il.

Le vrai défi de Justinien et de son équipe de scientifiques et d’architectes fut le point final de la construction, à savoir l’apposition du dôme de plusieurs dizaines de mètres de diamètre et situé à plus de 50 mètres du sol. Il revêtait une importance particulière pour l’empereur de même que pour ses successeurs. Il illustre à lui seul un vrai défi au temps et à la pesanteur, notamment en raison de sa taille et de son poids, que les arches et les fondations de la basilique ont eu plusieurs fois du mal à supporter, affaiblies par de nombreux tremblements de terre. Constantinople se trouvant sur une plaque tectonique, le dôme s’est écroulé à plusieurs reprises, mais a été reconstruit à chaque fois. « La coupole n’est pas la fantaisie d’un empereur : elle offre une représentation simple de la voûte céleste où l’on pourra faire figurer le Christ, d’abord sous forme d’un agneau, puis sous la forme du Pandokrátor, “celui qui gouverne tout”, ont écrit plusieurs historiens dans un ouvrage commun Le Moyen Âge en Orient : Byzance et l’Islam (Hachette/2003) », ajoutant que « lorsque l’empereur prend place au centre de l’église, il est à la verticale du Christ, ce qui symbolise parfaitement sa place de lieutenant de Dieu sur terre ». La symbolique est d’ailleurs d’autant plus forte que les musulmans y voient aussi la porte d’accès vers la voûte céleste. Cela se voit en particulier avec les inscriptions islamiques gravées en lettre d’or sur le dôme. Inscriptions qui y figurent toujours, ajoutées par les conquérants ottomans qui ont pris possession de l’édifice le mardi 29 mai 1453, jour de la chute de Constantinople.

Trophée de guerre ottoman
Plus de deux siècles et demi après la première conquête et la mise à sac de celle qui est appelée la « deuxième Rome » en 1204 par les forces croisées des États latins, qui en ont profité pour piller Sainte-Sophie, c’est autour des forces ottomanes d’entrer dans Constantinople, mettant définitivement fin à l’Empire chrétien byzantin.

Le vendredi qui suit la conquête, soit trois jours après la chute de la ville, le sultan ottoman de l’époque Mehmet II Fatih, dit le Conquérant, prie dans l’enceinte de Sainte-Sophie, qu’il s’empressa de faire transformer en mosquée. « La reconversion de Sainte-Sophie en mosquée était le principal objectif pour les Ottomans. L’idée était de montrer que la conquête de Constantinople avait bel et bien eu lieu et que la chrétienté avait fait son temps et que le cœur de la terre chrétienne et byzantine était devenu islamique », explique Hamit Bozarslan, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) contacté par L’OLJ. « Comme toutes les cathédrales et temples d’un certain format, les Ottomans veulent en mettre plein la vue et confirmer la puissance religieuse de l’empereur », complète le professeur Edhem Eldem, titulaire de la chaire internationale d’histoire turque et ottomane au Collège de France. « Les Byzantins et les Ottomans ont une chose en commun : la religion est à la botte de l’empereur, c’est le “césaropapisme”.

Aussi bien chez les Byzantins que les Ottomans, l’empereur travaille à la glorification de sa propre personne par le biais de la religion », ajoute-t-il.

La transformation de la basilique en mosquée n’a pas été très compliquée au niveau architectural pour les nouveaux maîtres de Constantinople. Ils ont simplement ajouté un minbar (où l’imam délivre son sermon), un mihrab (qui indique la direction sacrée de La Mecque), des minarets autour du dôme, une fontaine à ablutions, une école religieuse, mais surtout le croissant musulman au sommet de la coupole. Pour éviter tout nouvel effondrement de cette dernière, les architectes ottomans, et en particulier Sinan, ont rajouté au XVIe siècle des contreforts antisismiques en forme d’arc sur chacun de ses flans.

L’architecture de Sainte-Sophie a par ailleurs été le futur modèle pour la réalisation d’autres mosquées au sein de l’empire, comme par exemple la Mosquée bleue, qui possède, elle, six minarets, soit deux de plus que la basilique, un privilège jusque-là réservé à la mosquée sacrée (Haram) de La Mecque, un geste symbolique de la part de l’empire qui se voyait comme le centre du monde islamique. Un minaret a depuis été rajouté sur cette dernière.

Ce sont pourtant les Ottomans eux-mêmes qui ont failli être responsables de la destruction pure et simple de l’édifice. Après la Première Guerre mondiale, les dirigeants de l’époque, les « jeunes Turcs », avaient songé et même projeté de dynamiter la basilique au moment de l’occupation de l’empire par les puissances de l’Entente. La décision d’Atatürk d’en faire un musée quelques années plus tard marquait une rupture définitive avec les siècles d’histoire durant lesquels les religions dominantes ont voulu y affirmer leur primauté et représentait d’une certaine manière la contribution de la jeune République « laïque » turque à l’héritage de l’humanité.


Elle aura été témoin de la naissance et/ou de la chute de plusieurs empires, survécu à des siècles de guerres, de conquêtes et même à des catastrophes naturelles. Mais son histoire ne s’écrit pas au passé. Après un millénaire et demi d’histoire mouvementée, l’ex-basilique de Sainte-Sophie (Ayasofya ou Hagia Sofia), qui se dresse toujours, fièrement, dans le centre...

commentaires (2)

Tête de turc...

Robert Moumdjian

05 h 43, le 12 juillet 2020

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Commentaires (2)

  • Tête de turc...

    Robert Moumdjian

    05 h 43, le 12 juillet 2020

  • On peut parier qu'elle sera rebaptisée mosquée erdogan; du nom de celui replonge la turquie dans le moyen âge.

    PPZZ58

    16 h 31, le 11 juillet 2020