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Nos Lecteurs ont la Parole

Comment sommes-nous devenus toutes et tous coupables ?

« La marche du monde est loin d’être un long fleuve tranquille : guerres, pollution, chômage, pandémies, extrémismes et catastrophes naturelles font tellement de victimes aux quatre coins de la planète, qu’il faudrait plus d’une vie pour en faire le décompte. Comme l’affirme Guillaume Erner dans son livre, La société des victimes, « jamais autant d’attention n’avait été accordée aux souffrances d’autrui ». Le récit victimaire, si prisé par les médias et leur public, les éditeurs et leurs lecteurs, les psychanalystes et leurs patients, fait appel à l’émotion qui participe, par le biais de la répétition, à la construction d’une sensibilité collective. Par conséquent, on peut conclure que les sentiments de compassion, d’indignation et d’identification, conséquences directes de cette dramatisation, sont un moteur essentiel pour enclencher le changement de situation désiré.

Pendant une très longue période de l’histoire contemporaine de notre pays, plus précisément à partir de 1975, les Libanais ont été considérés comme des victimes. Toutes les communautés et toutes les régions, parfois séparément et souvent en même temps, ont pâti de la « guerre des autres » comme des guerres fratricides, des ambitions hégémonistes de nos voisins du Sud comme de nos voisins du Nord. Nous avons fait les gros titres de la presse et les ouvertures des journaux télévisés avec des images d’exodes tragiques, de villes assiégées, de civils bombardés. L’empathie de l’Occident et des pays du Golfe s’est manifestée soit en nous accueillant, soit en relayant nos souffrances. Quel que soit le cas, il y eut des moments où nous avions l’impression que nos malheurs étaient entendus, car sans cynisme aucun, on peut dire qu’il n’y a pas de mieux qu’une tragédie pour attirer le regard des autres sur soi.

Malheureusement, la fin de guerre signée par l’accord de Taëf n’a pas eu lieu dans la liesse populaire et les quinze années de convalescence qui ont suivi ont été sabotées par la mainmise syrienne sur le pays. Même si certains courageux se sont opposés au péril de leur vie à l’occupation du régime de Damas, et si l’on exclut du décompte le pouvoir en place de l’époque avec sa clique d’oligarques serviles, une grande partie des Libanais est restée dans une posture victimaire. L’idée n’est certainement pas de nier ses souffrances, ni les sacrifices de ses martyrs, ce serait faire preuve du négationnisme le plus méprisable sachant que la reconnaissance, la conservation de la mémoire et la réparation des préjudices sont des processus nécessaires au rétablissement de la justice.

Mais il faut bien le dire, le malheur a quelque chose de débilitant. « L’impuissance est incontestablement l’emblème du monde arabe aujourd’hui », écrivait Samir Kassir dans un ouvrage au titre révélateur, Considérations sur le malheur arabe, publié en 2004, soit un an avant le départ des troupes syriennes sous la pression de l’opposition, de la communauté internationale et surtout de la colère populaire. Cette colère a été un déclencheur vital à la révolte qui s’est manifestée de l’instant où nous avons déferlé par milliers sur la place des Martyrs à la suite de l’assassinat du Premier ministre Rafic Hariri. Dénoncer publiquement nos agresseurs nous a sortis de notre profond état de sidération et nous a insufflé un sentiment de toute-puissance en nous accordant enfin le pouvoir de décision et le contrôle de notre destin.

Malheureusement, la vague d’attentats qui a endeuillé le pays jusqu’en 2008 a tué dans l’œuf toutes nos velléités d’émancipation. Et nous sommes vite retombés dans la spirale de victimisation avec la peur en guise d’instinct de survie et l’intime conviction que quelque chose de plus puissant se tramait à nos dépens.

Lorsque les réfugiés ont afflué dans le pays, les bailleurs de fonds, trop heureux de se dédouaner de leur non-intervention en Syrie, ont allongé des milliards de dollars en soutien au gouvernement libanais et aux organisations non gouvernementales qui ne rechignaient pas à la tâche. Pour relever notre économie moribonde et désamorcer les crises politiques invalidantes, les conférences internationales de donateurs et les conférences de dialogue national se sont succédé sans aucun résultat tangible. Mis à part le parcours flamboyant de certains de nos concitoyens et concitoyennes à l’étranger dont nous aimons tant nous gargariser et les autocongratulations de nos dirigeants très peu enclins à la modestie, le bilan de notre réussite collective était désastreux. Dans la foulée, nous sommes devenus un peuple d’assistés.

Il est vrai que le 17 octobre 2019, nous avons connu un sursaut de conscience lorsque notre colère a repris le dessus sur notre sentiment d’impuissance. La réappropriation massive de nos places publiques qui symbolisait la réappropriation de nos décisions a malheureusement été coupée dans son élan. Et aujourd’hui, nous en sommes à nous demander comment et pourquoi, juste après ce moment béni de toute-puissance, avons-nous basculé si rapidement du statut de victime à celui, aussi peu enviable, de coupable.

Si l’on veut être juste, avant d’être devenus fautifs, nous sommes passés par une étape transitoire, celle de l’invisibilité. L’une des nombreuses raisons et non des moindres est la pandémie du Covid-19 qui a impacté la santé et l’économie de la quasi-totalité de la planète. Pour tous les pays, les aléas de l’actualité, le repli sur soi et la baisse des activités multilatérales ont rendu, aux yeux de l’opinion publique internationale, nos petites misères presque insignifiantes.

Puis, la culpabilisation a définitivement pris le pas sur son empathie, et à présent le discours, plus ou moins exprimé, de la communauté internationale est le suivant : « En réalité vous êtes vous-mêmes artisans de vos échecs. L’isolement international du Liban, le manque de crédibilité de l’État, la perte de la confiance dans votre système bancaire et l’effondrement financier de tous vos secteurs vitaux, finalement vous les avez bien cherchés. Il est donc normal que vous subissiez les sanctions américaines, les retombées de la loi César et la rétention des aides promises. ».

Et voilà que nous Libanais, indécrottables individualistes, sommes coupables en tant que collectif de nos choix politiques. De nous être abstenus à 49,7 % de voter aux dernières élections parlementaires, et quand nous l’avons fait, d’avoir redonné notre confiance aux mêmes qui ne cessent de nous décevoir. Coupables par ailleurs de n’avoir pas réussi à former une opposition crédible capable de prendre la relève. Coupables aussi de notre hédonisme, de nos goûts dispendieux, d’avoir profité des intérêts faramineux sur nos comptes bancaires et surtout de n’avoir pas été assez vigilants à chaque profanation de notre Constitution, à chaque violation de nos lois et de nos droits. Après tout, comme les victimes qui peinent à exister hors de l’emprise de leurs oppresseurs, à peine débarrassés du joug syrien, nous nous sommes sciemment jetés dans le giron du Hezbollah.

Pris à la gorge, le pouvoir, coupable d’incompétence et d’injustice, a adopté lui aussi un discours similaire de culpabilisation adressée sans discernement à nous citoyens exsangues comme à ses hommes de main. Une stratégie de défense calquée – rien ne se perd – sur celle du régime de Bachar el Assad, à savoir « j’accuse l’autre de ce dont je suis accusé, tout ce que je fais est un moindre mal par rapport aux exactions de Daech ». La liste d’accusations et de boucs émissaires est longue comme un jour sans pain. Le gouvernement vilipende le gouverneur de la Banque centrale qui rejette la faute sur les banques, qui, elles, se vengent sur les épargnants.

Les représentants de l’exécutif, la BDL et la sous-commission parlementaire se reprochent mutuellement de fournir des chiffres erronés au FMI, les partis politiques mettent en cause les ministres pseudo-indépendants qu’ils ont eux-mêmes nominés, les ministres dénigrent les compétences des consultants qu’ils ont mandatés, les députés investiguent à la place des journalistes, les journalistes tranchent à la place de la justice et la justice ne se saisit d’aucun dossier sérieux. Les forces de l’ordre arrêtent les protestataires, les internautes sont traînés devant les tribunaux, et voilà qu’en un quart de tour, les mécontents, c’est-à-dire la population libanaise dans sa quasi-totalité, se retrouvent coupables du glissement vers l’état policier dont nous sommes témoins.

Dans la foulée de la stratégie de culpabilisation, utilisée jusqu’aux plus hauts sommets du pouvoir, il ne faut pas oublier la théorie du complot. Une échappatoire très commode à la responsabilisation et une rechute éclatante dans la posture victimaire, « On » veut le retour à la guerre civile ou « on » ne nous laisse pas travailler sont parmi les reproches les plus usités adressés à des forces maléfiques sans nom et sans visage, qui seraient à l’origine de tous nos maux comme, pour ne pas les citer tous, la perméabilité des frontières, les embauches clientélistes, le blocage des réformes structurelles, et de l’envolée folle du dollar sur le marché des changes.

Il semblerait que dans l’évolution de notre société, nous ayons manqué une étape cruciale, celle de la responsabilisation. Trouverons-nous aujourd’hui un moyen de nous construire une identité citoyenne en dehors de la rhétorique, victime ou coupable ? Vite, très vite avant que tous ensemble, nouveaux pauvres, classe moyenne et déshérités, expérimentions la vraie faim, une tragédie sociale et économique qui légitimera sans conteste notre statut de victime que nous étions en passe de perdre.


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.


« La marche du monde est loin d’être un long fleuve tranquille : guerres, pollution, chômage, pandémies, extrémismes et catastrophes naturelles font tellement de victimes aux quatre coins de la planète, qu’il faudrait plus d’une vie pour en faire le décompte. Comme l’affirme Guillaume Erner dans son livre, La société des victimes, « jamais autant d’attention...

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OUI NOUS LE SOMMES TOUS- OU PRESQUE ! D'AVOIR ETE APATHIQUES, CREDULES, INSOUCIANTS,DEBILES DE N'Y AVOIR VU QUE DU BO, DU BON DUBONNET - D'ANES - S'IL ETAIT ASSURE QUE 2005 FUT POSSIBLE ESSENTIELLEMENT A CAUSE DU SOULEVEMENT DU 14 MARS ET NON PAS A CAUSE DES PRESSIONS /MENACES DES USA, ALORS IL NE FAUDRA PLUS AVOIR PEUR DE NASRALLAH, NS JETER TOUS DANS LES RUES, EXIGER L'INNOMMABLE "CHOSE INTERDITE DE MENTION " A BAS LES ARMES DE HN. ILLICO-PAS UN JOUR DE GRACE PAS UNE SEULE HEURE DE TERGIVERSATION.

gaby sioufi

14 h 30, le 04 juillet 2020

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Commentaires (1)

  • OUI NOUS LE SOMMES TOUS- OU PRESQUE ! D'AVOIR ETE APATHIQUES, CREDULES, INSOUCIANTS,DEBILES DE N'Y AVOIR VU QUE DU BO, DU BON DUBONNET - D'ANES - S'IL ETAIT ASSURE QUE 2005 FUT POSSIBLE ESSENTIELLEMENT A CAUSE DU SOULEVEMENT DU 14 MARS ET NON PAS A CAUSE DES PRESSIONS /MENACES DES USA, ALORS IL NE FAUDRA PLUS AVOIR PEUR DE NASRALLAH, NS JETER TOUS DANS LES RUES, EXIGER L'INNOMMABLE "CHOSE INTERDITE DE MENTION " A BAS LES ARMES DE HN. ILLICO-PAS UN JOUR DE GRACE PAS UNE SEULE HEURE DE TERGIVERSATION.

    gaby sioufi

    14 h 30, le 04 juillet 2020