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ANALYSE

Quand Kadhimi tente de freiner l’influence des milices en Irak

Le Premier ministre a fait une démonstration de force, mais la puissance des factions pro-Téhéran le contraignent à un numéro d’équilibriste.

Quand Kadhimi tente de freiner l’influence des milices en Irak

Le Premier ministre irakien, Moustapha Kadhimi, en fonction depuis mai dernier. Photo AFP

Coup de com ou véritable stratégie pour mettre un terme aux actions des milices pro-Téhéran sur le territoire irakien ? L’arrestation dans la nuit de jeudi à vendredi dernier d’une douzaine de militants membres de la puissante milice pro-iranienne Kataëb Hezbollah pour des tirs de roquettes sur des soldats américains interroge sur les ambitions du nouveau Premier ministre irakien – Moustapha Kadhimi – et, surtout, sur les moyens dont il dispose pour les mettre en œuvre. Car si ces arrestations ont fait du bruit, la démarche du chef du gouvernement s’est soldée par un échec. Les détenus qui avaient été remis à un tribunal du Hachd al-Chaabi, nom donné à une coalition paramilitaire largement pro-iranienne dont les Kataëb Hezbollah font partie, ont été, dans leur grande majorité, libérés, faute de preuves suffisantes.

De par son caractère inédit, le ciblage des Kataëb Hezbollah souligne la double volonté du Premier ministre de satisfaire aux requêtes sécuritaires des Américains et de faire savoir à la population qu’il a entendu leurs aspirations à un véritable État. Aujourd’hui confronté à une grave crise économique, Bagdad ne veut pas éloigner les perspectives d’investissements que lui fait miroiter Washington dans le pays et souhaite démontrer qu’il est capable de taper du poing sur la table et d’entamer un bras de fer avec les factions armées pro-iraniennes, à plus forte raison lorsque celles-ci s’en prennent à des installations américaines dans le pays.

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Le soulèvement sans précédent amorcé en octobre 2019 avait vu des centaines de milliers d’Irakiens prendre d’assaut les rues de leur pays pour dénoncer, entre autres, le système confessionnel, la corruption endémique et l’emprise de l’Iran sur l’Irak. La colère gronde toujours aujourd’hui, quoique à une ampleur bien moindre qu’à la fin de l’année dernière. Les coupes dans les salaires des fonctionnaires et les retards de paiement inquiètent une population à laquelle le nouveau chef de gouvernement veut donner des gages de son engagement.

Le moment semble d’autant plus opportun pour le chef du gouvernement irakien que la République islamique se fait particulièrement discrète ces jours-ci. Si les réactions des milices dans le pays ne s’étaient pas fait attendre, conjuguant menaces et accusations de complicité avec Washington à l’encontre de M. Kadhimi, Téhéran, de son côté, a d’abord brillé par son silence, alors que le coup de filet de jeudi dernier le prend directement à partie dans un pays qu’il considère comme sa chasse gardée. Une attitude qui confirme un peu plus la tendance de l’Iran à baisser le ton face aux Américains dans la région. « L’attention d’acteurs externes comme l’Iran ou encore le Hezbollah libanais est actuellement détournée par des crises économiques de grande ampleur ainsi que par la crise sanitaire liée au Covid-19. Les milices irakiennes sont livrées à elles-mêmes et luttent pour pouvoir conserver leurs gains illicites et justifier leur existence », commente pour L’Orient-Le Jour Michael Knights, expert au Washington Institute for Near East Policy. Une occasion dont souhaite également se saisir Washington qui en profite pour tenter de prendre une longueur d’avance sur Téhéran. « Les États-Unis vont travailler avec la communauté internationale qui soutient largement l’agenda politique de Kadhimi, avec un appui politique et économique clé, y compris en termes de réformes économiques et d’autosuffisance énergétique », ajoute M. Knights.

Contorsionniste

Si l’Iran paraît perdre quelques points, son objectif affiché n’a toutefois pas changé. Depuis l’élimination au début du mois de janvier de l’ancien commandant en chef des brigades al-Qods au sein des gardiens de la révolution iranienne, Kassem Soleimani, et de l’ancien leader de facto du Hachd al-Chaabi, Abou Mahdi al-Mouhandis, le principal mot d’ordre de Téhéran et de ses alliés reste le retrait de toutes les forces américaines de la région. Une priorité qui a même été entérinée par un vote du Parlement irakien le 5 janvier dernier. Depuis octobre 2019, plus d’une trentaine de roquettes ont visé des soldats et des diplomates américains en Irak, mais l’escalade suivant la mort de Soleimani et de Mouhandis est restée mesurée.

« Les actions menées par des entités pro-iraniennes comme Kataëb Hezbollah – qui ne bénéficient pas d’un soutien populaire – mettent au défi l’objectif de Téhéran visant à développer un consensus national en Irak sur la question du retrait des forces américaines », explique Randa Slim, chercheuse au Middle East Institute. « Par conséquent, ils préfèrent pour le moment travailler dans les coulisses pour résoudre les divergences entre les partis qu’ils soutiennent et continuer à pousser le nouveau gouvernement à mettre en œuvre le vote parlementaire du 5 janvier. »

La libération lundi des militants arrêtés illustre les difficultés que va devoir affronter le Premier ministre irakien s’il tient réellement à mettre sous la coupe de l’État les factions affiliées à Téhéran. La tâche est d’autant plus compliquée que le Hachd al-Chaabi est officiellement intégré aux forces de sécurité. La coalition paramilitaire dispose donc d’un pied dans l’armée nationale et d’un autre là où Téhéran l’exige. « Freiner l’influence iranienne en Irak est une bataille difficile. Téhéran intègre depuis des années ses partisans à tous les niveaux du processus décisionnel et dans chaque agence gouvernementale. Pour réduire une telle influence, il faut une stratégie soutenue sur le long terme », résume Randa Slim.

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Les milices pro-iraniennes dans le pays n’ont aucunement l’intention de lâcher du lest, du moins sur la forme. Preuve en est, après avoir obtenu la libération de ses militants, la faction Kataëb Hezbollah a déclaré vouloir poursuivre le Premier ministre pour «enlèvement ».

Moustapha Kadhimi doit aussi composer avec la mise en retrait volontaire des États-Unis du Moyen-Orient. Une attitude défendue aussi bien par les démocrates que les républicains et qui trouve un écho favorable auprès de l’opinion publique américaine à l’approche de l’élection présidentielle prévue en novembre. « Les États-Unis continueront de soutenir les forces de sécurité irakiennes pour empêcher la reconsolidation de l’État islamique dans le pays, mais ils quitteront également l’Irak dès que les conditions de sécurité le permettront », analyse Randa Slim.

L’ouverture du dialogue stratégique entre Washington et Bagdad le 11 juin dernier avait abouti à une déclaration commune selon laquelle les États-Unis allaient réduire leur présence militaire dans le pays au cours des prochains mois, sans toutefois préciser l’ampleur et le calendrier exacts de cette action. M. Kadhimi, qui ne peut pas s’opposer de manière trop frontale aux milices et doit se résigner à un subtil jeu de contorsionniste, peut également faire valoir cette annonce auprès des alliés politiques de l’Iran comme allant dans leur sens.


Coup de com ou véritable stratégie pour mettre un terme aux actions des milices pro-Téhéran sur le territoire irakien ? L’arrestation dans la nuit de jeudi à vendredi dernier d’une douzaine de militants membres de la puissante milice pro-iranienne Kataëb Hezbollah pour des tirs de roquettes sur des soldats américains interroge sur les ambitions du nouveau Premier ministre irakien...

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FAUT LES ERADIQUER

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

21 h 49, le 02 juillet 2020

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  • FAUT LES ERADIQUER

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    21 h 49, le 02 juillet 2020