Entretiens

Dima Abdallah et l’exil intérieur

Dima Abdallah et l’exil intérieur

© David Poirier

Dima Abdallah fait son entrée en littérature avec un très beau premier roman, Les Mauvaises Herbes qui sort en août chez Sabine Wespieser. Cette jeune libanaise qui a vécu ses douze premières années dans un Liban en guerre avant de s’installer à Paris, est devenue archéologue, mère de famille et depuis peu, romancière. Dès les premières pages, on est saisi par la singularité du regard et déjà, le style. Épousant avec subtilité le point de vue d’une enfant prise dans les mailles serrées de la violence, elle raconte son lien si fort à son père, ce géant aux pieds d’argile dont elle perçoit la vulnérabilité. Au fil des années, la petite grandit, mûrit, comprend mieux le monde, mais partage avec son père à qui elle voue un immense amour, un certain mutisme, une certaine inadaptation au monde, une incapacité à rentrer dans les catégories familières où l’on classe habituellement les gens. Son père, dont la voix alterne avec la sienne, prend son stylo tous les matins et « va dans l’arène pour faire la peau à l’absurde », pour réinventer en permanence un pays, sur les feuilles blanches qu’il noircit avec rage. Mais c’est aussi lui qui enseigne à la petite le langage des plantes, la botanique est leur terrain commun. Et ils aiment tous deux les adventices, ces mauvaises herbes qu’ils se gardent bien d’arracher. Rencontre avec l’auteure pour évoquer ce beau récit d’un sauvetage, d’une liberté préservée de haute lutte contre les violences du monde et ses injonctions contradictoires.

Parlons un peu de la genèse de ce roman. Comment cette aventure a-t-elle commencé ? Est-ce un projet que vous portiez depuis longtemps ?

Il est vrai que j’ai toujours écrit, des nouvelles, des poèmes, des textes courts, mais je ne les montrais pas, j’en ai même beaucoup jeté. Je n’avais aucun projet d’écriture, ni aucune envie d’écrire sur la guerre. Et puis ce roman a poussé comme les « mauvaises herbes » du titre, de chapitre en chapitre, sans que j’aie idée du lecteur auquel je m’adressais, sans plan ni vision de vers quoi j’allais, sans savoir non plus d’ailleurs s’il serait publié. J’ai écrit d’une manière très instinctive, ce qui a été très positif parce que je me suis sentie très libre. Le langage botanique est venu petit à petit, il s’est imposé comme un terrain commun entre le père et la fille, une poésie qui leur servait à meubler le silence.

Le fait que vos deux parents soient écrivains (Dima Abdallah est la fille du poète Mohammed Abdallah et de la romancière Hoda Barakat), est-ce quelque chose qui vous a facilité le chemin vers l’écriture ou est-ce au contraire quelque chose qui a fait obstacle ?

J’ai baigné dans les livres, j’ai baigné dans l’amour de ces deux intellectuels-là, mais je ne crois pas que ça ait pesé dans un sens ou dans l’autre. Ils avaient tous deux un rapport tellement bienveillant à mon égard que je suis restée très libre. Mon père a dû tomber par hasard sur un de mes textes un jour et il m’a encouragée, il m’a suggéré de consacrer du temps à l’écriture, trois heures par jour, avait-il dit. Mais peut-être que n’est-ce pas un hasard non plus que mes premiers textes, je les ai cachés, même si cela n’a pas été consciemment raisonné.

Vous avez choisi de devenir archéologue. Faut-il voir un lien entre le projet de faire des ruines votre objet d’étude et le fait d’avoir vécu vos douze premières années dans un pays en ruines en raison de la guerre ?

Je ne sais pas, mais plus intéressant encore est le choix de mon sujet de diplôme qui porte sur le partage des lieux saints bibliques entre les trois religions monothéistes en terre sainte et à Bethléem en particulier. Il y a là, et je ne l’ai réalisé que beaucoup plus tard, une volonté totalement inconsciente de ma part de réparation, un désir d’affirmer que non, ces trois religions ne se sont pas toujours fait la guerre, les tensions entre elles ne sont pas une fatalité, il y a eu des périodes où elles ont su vivre ensemble en bonne intelligence. Les religions ne sont pas condamnées à se faire la guerre et leur cohabitation dépend largement du politique, des volontés politiques des uns et des autres.

Quel est aujourd’hui votre lien au Liban ? Est-ce quelque chose de douloureux ou d’apaisé ?

C’est quelque chose de très douloureux dans lequel la colère prend une grande part, mais c’est une colère très saine. Comme mon personnage qui vers la fin du roman va dire : « On injecte dans l’obscurité de la révolte ce qu’il faut de colère pour tuer le noir absolu. La raison seule ne nous suffit pas, à Sisyphe et moi, pour trouver la force de pousser. » Cette révolte-là, je l’avais complètement ravalée et je n’avais pas la colère qui est là maintenant. Néanmoins les choses se sont un peu apaisées à la mort de mon père parce que le pays n’est plus en train de le faire souffrir. C’est lui qui était mon lien essentiel avec la patrie, et comme vous le savez, « pater » et « patrie » ont la même étymologie. L’apaisement tient essentiellement au fait qu’il ne souffre plus. Le pays actuel n’est plus celui de mon père et je suis en train de perdre toute forme de nostalgie. La guerre nous a profondément abîmés et la colère est très bénéfique pour faire face à tout cela.

Et qu’en est-il du lien à la langue arabe ?

J’ai perdu ma langue au même rythme que j’ai perdu mon père. J’ai spontanément parlé français avec ma fille et ce n’est pas anodin. Cette perte est liée au fait qu’une langue ça s’entretient par un usage régulier, mais il n’y a pas que ça dans mon cas. Je crois que j’ai voulu me débarrasser, me délester de quelque chose.

Dans le roman, la deuxième voix est celle du père et non celle de la mère qui est pourtant un beau personnage aussi, même si beaucoup plus en retrait. Pourquoi ce choix ?

Parce que le sujet central, je dirais même le personnage central du roman, c’est la relation père-fille. Ce roman n’est pas une histoire de famille. D’ailleurs la mère est en effet très en retrait, mais le petit frère aussi. Le roman est une sorte de huis-clos, et son sujet est celui de la perte, une perte qui se répète à l’infini. Dès le départ, la petite sait qu’elle est en train de perdre son père. Elle se dit : je ne veux pas qu’il ait peur. Elle sent qu’elle doit le protéger parce qu’il est extrêmement fragile, extrêmement sensible, qu’il est étranger dans son propre pays. D’où le thème des mauvaises herbes. Une mauvaise herbe, c’est une étrangère : elle pousse là où elle ne devrait pas, le coquelicot par exemple. Et si le père se sent étranger, la guerre civile n’en est pas la seule cause, il ressentait déjà cela auparavant. La guerre n’a fait qu’exacerber les choses. Et le rapport père-fille se joue dans un renversement total des rôles puisque c’est la petite qui protège son père.

Quel est le sens de ce renversement, de cette fragilité du père, dans un pays où les hommes sont le plus souvent en position de domination ?

Je suis une féministe archi-convaincue. Mais j’avais envie d’interroger la pression qui pèse sur les hommes dans un contexte de guerre. Ce qu’on exige d’un homme dans ces circonstances est extrêmement difficile, l’injonction qui pèse sur ses épaules est très lourde. Car non seulement il doit prendre parti, sinon il sera considéré comme un lâche, un moins que rien, mais il doit aussi être capable de tuer. Dans un autre contexte, cet homme serait un anarchiste, un libertaire, un électron libre, parce qu’il est incapable de rentrer dans le rang. Mais une personnalité atypique et une guerre civile, cela produit un mélange explosif.

Le rapport à la nourriture est analysé de façon très fine : la petite mange pour faire taire son angoisse, la nourriture prend chez elle la place de la rage…

Il y a en elle quelque chose qui menace d’exploser. Elle veut protéger non seulement son père, mais aussi les deux autres membres de sa famille. Si elle choisit le silence, c’est parce qu’elle sent qu’il n’y a pas de place pour son mal-être face à la gravité de tout le reste. Ses parents sont tellement en souffrance qu’elle tait sa propre souffrance. Elle choisit le mutisme, même si finalement, cela devient une sorte d’enfermement. Et elle mange comme pour tasser bien au fond d’elle-même ce quelque chose qui menace d’exploser.

Un autre fil rouge court à travers le roman et concerne le rapport aux mots. La petite accorde une grande importance aux mots justes.

Oui, elle sait que les mots sont lourds de sens et elle est incapable de les utiliser à tort et à travers, de façon désinvolte ou négligente. Ce rapport aux mots, c’est son héritage parental, son ADN. Elle sait la violence des mots, elle en entend beaucoup aux check-points, les insultes pleuvent tout le temps et partout. Elle sait que les mots sont aussi puissants qu’une arme et que c’est le seul outil dont dispose son père pour se battre. Il vit dans un monde où rien n’a plus de sens et son combat, c’est de mettre en mots ce vécu.

Vous écrivez à propos de la petite que son corps n’a pas voulu oublier ni s’habituer. Est-ce pour cela qu’elle va tomber malade des années plus tard, s’enfoncer dans une sorte de dépression ?

Elle est devenue une jeune femme, elle a trouvé un travail, elle a, à son tour, une petite fille, mais l’exil intérieur n’est pas fonction de la place qu’on occupe dans la société. Son monde intérieur reste profondément étranger au monde extérieur. Entre elle et Sandrine par exemple, ce n’est pas juste une histoire d’amitié et leur rencontre ne tient en rien au hasard : elles se reconnaissent parce qu’elles sont toutes les deux des exilées. Sandrine n’est pas une étrangère au sens de sa nationalité, mais elle est inapte au monde qui l’entoure, c’est une hyper-sensible, elle est dans une grande solitude. Elle est le personnage le plus tragique du roman.

Parlons pour finir du poème qui clôt le roman. Un poème de votre père que vous avez traduit de l’arabe. Pourquoi ce choix ?

Je voulais terminer en lumière, lui donner le dernier mot. J’ai choisi ce poème parce qu’il a une jolie scansion, parce qu’il parle de la mort comme d’un appel au sommeil ; mon père imagine la mort comme l’invitation d’une étoile qui s’embrase pour lui, l’appelle à une étreinte, le convie à somnoler puis à s’endormir. C’est un de ses derniers poèmes.

Les Mauvaises Herbes de Dima Abdallah, Sabine Wespieser, 2020, 238 p.


Dima Abdallah fait son entrée en littérature avec un très beau premier roman, Les Mauvaises Herbes qui sort en août chez Sabine Wespieser. Cette jeune libanaise qui a vécu ses douze premières années dans un Liban en guerre avant de s’installer à Paris, est devenue archéologue, mère de famille et depuis peu, romancière. Dès les premières pages, on est saisi par la singularité...

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