Critiques littéraires

Les révolutions avant la révolution

Les révolutions avant la révolution

Le Siècle des révolutions, 1660-1789 d’Edmond Dziembowski, Perrin, 2020, 731 p.

Dans ce grand livre qui tranche dans une production historiographique franco-française généralement composée d’ouvrages collectifs assez hétérogènes, l’auteur part du constat simple qu’il a existé des révolutions avant la Révolution française et qu’il est nécessaire de les prendre en compte pour mettre 1789 à la fois dans sa continuité avec les mouvements qui lui sont antérieurs et dans sa radicalité nouvelle.

C’est la restauration des Stuart en 1660 en Angleterre qui constitue le point de départ. Durant 130 ans, il s’agit de l’éternel conflit entre un pouvoir central modernisateur et une société attachée à ses privilèges. Sur ce décor pour ainsi dire immuable se meuvent de nouveaux acteurs, qui obéissent à une scénographie inédite.

Le point central est la constitution de l’État moderne qui, pour financer sa puissance militaire et navale, a besoin d’un prélèvement fiscal considérable. Il se heurte aux ordres sociaux et aux classes populaires. L’absolutisme en France avait réussi cette étape en brisant les résistances. La monarchie britannique, elle, dépend du Parlement pour lever l’essentiel des impôts. Il s’y ajoute la question religieuse : le rétablissement de l’Église officielle s’accompagne de la division du protestantisme entre anglicans et dissidents. De plus, les Stuart ont un penchant prononcé pour le catholicisme qui ne représente plus qu’un pour cent de leurs sujets.

Par la loi du Test de 1673, le Parlement est interdit à la fonction publique tout aussi bien aux dissidents qu’aux catholiques. L’anti-papisme est devenu le fondement du nationalisme anglais. On ne peut ici dérouler le fil des événements racontés de façon alerte qui aboutit à la déposition de Jacques II Stuart et son remplacement par Guillaume d’Orange en 1688, véritable coup d’État qui prétend rétablir les libertés politiques et l’anglicanisme menacé. La Déclaration des droits de 1689 se veut une restauration de la constitution violée par le roi déchu. La prérogative royale se trouve limitée. La notion d’un contrat entre le souverain et le peuple devient centrale dans la culture politique anglo-saxonne, mais elle est toujours située dans un passé originel.

Les guerres menées contre Louis XIV conduisent l’Angleterre à être le pays d’Europe au plus haut niveau de prélèvement fiscal. On a aussi eu recours au crédit qui aboutit en 1693 à la constitution de la Banque d’Angleterre.

La richesse nouvelle est associée aux libertés britanniques et opposée à la pauvreté française, conséquence de l’absolutisme. L’anglomanie française avec en particulier Voltaire et Montesquieu invente une Angleterre parfaite qui est avant tout une critique de la monarchie française. C’est une supercherie si on prend en compte le caractère oligarchique et corrupteur de la politique britannique du XVIIIe siècle. Il y a bien la contestation du mouvement dit « patriote » qui présente un programme de régénération politique devant aboutir au bon fonctionnement des institutions originelles, une fois la corruption supprimée. Il échoue devant la peur d’une nouvelle guerre civile et d’un retour des Stuart.

La guerre de Sept Ans (1756-63) est le moment pivot du siècle des Lumières. En France, elle voit apparaître brusquement les mots de « patriotes », « patriotisme », « citoyens ». Les premiers succès militaires les ont suscités, les revers ne font que les exacerber. Le tout s’accompagne de l’émergence d’une opinion publique distincte de l’État. Dans ces mêmes années, la flèche du temps est en train de s’inverser. Jusque-là l’action politique était considérée comme la restauration de bonnes pratiques abandonnées par les contemporains. Maintenant, avec l’affirmation de l’idée de progrès, la voie de la réforme pour obtenir un meilleur futur est adoptée.

L’auteur passe ensuite à la Révolution américaine dont il fait une analyse fouillée. Son discours originel est celui d’une restauration des privilèges des colonies qui conduit à une exigence de représentation politique avec le fameux slogan « pas de taxation sans représentation ». On passe progressivement à la notion des droits naturels du peuple qui justifie la révolte s’ils sont bafoués. Il ne s’agit plus de rebâtir de l’ancien mais de construire du neuf.

En 1776, la Déclaration de Virginie est la première Déclaration des Droits de l’Homme de l’Histoire, parce qu’elle se veut à portée universelle. Elle est reprise en termes plus fermes encore par le préambule de la Déclaration d’indépendance.

L’auteur passe enfin aux origines de la Révolution française. L’Angleterre passe d’abord très près d’une révolution. L’Europe du Nord connaît des tentatives de restauration du pouvoir de l’État contre les privilégiés en Suède et en Pologne. L’Empereur Joseph II tente d’imposer des réformes autoritaires dans les États autrichiens, ce qui provoque des révoltes de la société. Le mouvement révolutionnaire touche à son tour Genève et la Hollande.

La France entre dans le cycle révolutionnaire en 1787 alors que la révolution américaine se termine avec la rédaction de la constitution. En France, la révolution se veut patriote, nationale, avec la volonté de faire table rase du passé.

Les lignes de la conclusion sont essentielles : « 1789 n’est en aucun cas le produit direct de la pensée philosophique. Ce que l’on vit à Versailles aux Menus-Plaisirs, puis à Paris à la salle du Manège, c’est la réappropriation par les révolutionnaires de la pensée des philosophes qui s’est trouvée métamorphosée par ce qu’elle aurait pu entraîner. “Ce ne fut point l’influence de ces principes qui produisit la révolution, ce fut au contraire la révolution qui produisit leur influence”, avance fort justement Jean-Joseph Mounier. Hormis Diderot, qui, on s’en souvient, s’exprima en 1780 en des termes qui n’auraient pas déparé dans la bouche d’un membre du Club breton, les Lumières françaises n’ont jamais imaginé, ni, encore moins, théorisé Quatre-vingt-neuf. Mais, face à l’impossible devenu réalité, les acteurs révolutionnaires ont eu besoin de donner un sens à ce qu’ils vivaient et à ce qu’ils faisaient. Et, tout naturellement, ils en sont venus, tant pour conforter leur position que pour se réconforter devant le vide qu’ils créaient en abattant la forteresse de l’Ancien Régime, à relire les grands classiques de la philosophie politique. »

Et « un nouveau modèle politique s’est imposé en Europe. Un modèle qui a banni le mot “prudence” de son vocabulaire. Un modèle qui n’hésite pas une fraction de seconde avant de procéder à la démolition d’édifices politiques, sociaux et religieux millénaires. Un modèle qui s’appuie sur un manifeste flamboyant, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, dont le prosélytisme universaliste a tôt fait d’effrayer têtes couronnées et oligarchies républicaines. (...) »

« Française, la Révolution le devient aussi d’entrée de jeu en jouant des antithèses les plus violentes. Jamais la politique n’avait connu une figure de Janus aussi contrastée, offrant à voir, d’un côté, ce visage éblouissant de pureté immaculée et de lumière émancipatrice et humaniste, et, de l’autre, cette face d’épouvante, cette face démoniaque, grimaçante de sauvagerie et de cruauté barbare. Et c’est ce Janus, cette alliance impossible et pourtant réalisée des contraires, qui cloue de stupeur le monde entier. »

Ce livre absolument essentiel ouvre de nouvelles perspectives sur la compréhension de la seconde partie de l’époque dite moderne (1660-1789) en mettant l’accent sur l’importance essentielle de la constitution de l’État moderne et de sa fiscalité égalisatrice des conditions statutaires. Les mouvements sociaux s’inscrivent dans cette perspective tandis que la pensée politique sert d’outillage mental pour interpréter les événements et les produire. Il est écrit dans un style très alerte et vivant et se lit avec beaucoup de facilité.


Le Siècle des révolutions, 1660-1789 d’Edmond Dziembowski, Perrin, 2020, 731 p.

Dans ce grand livre qui tranche dans une production historiographique franco-française généralement composée d’ouvrages collectifs assez hétérogènes, l’auteur part du constat simple qu’il a existé des révolutions avant la Révolution française et qu’il est nécessaire de les...

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