Nos Lecteurs ont la Parole

Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil

« Nous ne voulions pas commencer par de mauvaises nouvelles, mais… »

C’est ainsi que le croque-mort journalier, avant de commencer son ode à l’horreur, a annoncé la couleur de son journal. Après on se demande pourquoi il y a une recrudescence dans la poésie au Liban. C’est beau. C’est simple. Du pur spleen baudelairien ! Malheureusement, personne n’apprécie. Pourtant, à bien y penser, nous le vivons en plein.

Ainsi, j’ai appris récemment qu’un de nos voyants extralucides, connu mondialement et bientôt au niveau cosmique, avait décrété deux choses. La première est que le dollar va arriver à un niveau astronomique approchant les 15 000 LL. Je vais vous annoncer un autre scoop du même calibre : en août, il fera chaud. Avouez quand même que vous ne vous y attendiez pas. Eh bien si ! Je vous l’assure ! Si actuellement, en Sibérie, réputée froide, la température avoisine les 30 degrés, chez nous, probablement, sans aucune certitude évidemment, mais à première vue et si mes capacités extrasensorielles sont exactes, au Liban, en août, il fera chaud, et tenez-vous bien, il risque aussi d’y avoir du monde sur les plages, surtout après les dernières analyses du CNRS.

Bon, trêve de bavardage ! Sérieusement, il ne fallait pas être d’une intelligence incommensurable pour voir vers où le pays se dirige lentement mais sûrement. Mais nous ne sommes pas encore dans le chaos. Enfin, c’est ce que j’ai cru comprendre. Nous avons cette ambition mais, ne nous leurrons pas, nous n’y sommes pas encore. C’est bien d’être ambitieux, et surtout d’avoir le courage et les moyens pour accomplir nos rêves les plus fous. Bref, tout va encore très bien. Nous vivons en pleine sûreté et nous continuons à dépenser comme des fous. Bref, nous roulons sur l’or. Je ne sais pas pourquoi tout le monde dramatise. Les télés nous assurent que les chiffres de l’économie 2020 jusqu’à maintenant ont atteint des profondeurs abyssales alors qu’ailleurs, sur d’autres chaînes plus clairvoyantes peut-être, on nous prédit un été du tonnerre. Rien que ça ! Des touristes à foison ! Des dollars qui pleuvent ! Des rues pavées d’or ! Et un marché du travail qui redémarre avec une débauche d’embauches ! Alors pourquoi voir l’horizon en noir ? Rappelons quand même que l’horizon est une ligne imaginaire qui s’éloigne de plus en plus quand on s’en rapproche. Alléluia ! D’ici à fin septembre, le pays sera florissant, on aura remboursé nos dettes, trouvé des solutions aux grands problèmes (existentiels ou pas !), bâti des châteaux en Espagne (ah non, c’est déjà fait ! On fera mieux alors), et on verra voler des éléphants roses. Rien que du positif !

Je ne sais pas pourquoi les gens dramatisent. Il n’y a rien qui fasse peur. Nous avons le ciel, le soleil et la mer. Que voulez-vous de plus ? Il y a aussi l’amour et l’eau fraîche. Non, éliminez l’eau, elle devient chère. Ou plutôt soyez fous ! Buvez cette denrée rare ! C’était quoi déjà la pub de ce fromage dont j’ai oublié le nom ? Du pain, du vin et… alors du coup, le vin de table est devenu un grand cru. Mais non! Je plaisante. Il paraît qu’une personne se plaignait dans un article de la hausse du prix du vin français. D’autres gémissent à cause de la viande et les derniers veulent du fromage et Marie-Antoinette dit de leur donner des biscottes. Mais c’est ça la démocratie du château ! Donnez-nous des biscottes, bon Dieu !

Tout le monde est beau. Car tous disent la vérité et tous se mentent. Tous y croient encore et refusent de voir la réalité. Et puis c’est alors que la deuxième mauvaise nouvelle survient de notre voyante extralucide citée plus haut : Il va y avoir la guerre. Le grand mot ! Les gens tremblent et commencent à entendre les avions des voisins virevolter au-dessus de nos têtes pendant la nuit. D’ailleurs, Nino Ferrer l’avait prédit lui aussi dans sa chanson Le Sud : Un jour ou l’autre il faudra qu’il y ait la guerre, on le sait bien/On n’aime pas ça mais on ne sait pas quoi faire/Tant pis c’est le destin !

Même Nostradamus l’avait dit. Bon, il n’avait pas parlé d’un pays isolé de 10 452 km carrés et des poussières, mais chacun à son niveau.

Maintenant, je ne comprends pas pourquoi les gens ont peur. Nous sommes déjà au bord de l’abîme, mais pas dans le chaos (je tiens à le rappeler quand même, des fois que vous l’auriez oublié). Donc, nous ne sommes plus à ça près. Et puis ça nous distraira de la crise économique. Certes, ce n’est pas très original. Mais nous oublierons pour un certain temps qu’au supermarché les 750 grammes de café sont à 15 000 LL, le Nido à 50 000 LL, le thé à la menthe à 22 000 LL et les 50 grammes de poivre blanc à 9 000 LL (oui, oui, je connais bien ma leçon).

Mais arrêtez de dramatiser. Le monde est gentil. Le monde est beau. Personnellement, quand je marche à Manara et que je vois les gens nager gaiement dans une eau à la propreté douteuse, ça me met du baume au cœur. L’insouciance et l’inconscience sont à leur comble, mais les plaisirs simples rendent heureux pour ceux qui souvent n’ont pas le bénéfice de s’octroyer un peu de bonheur dans d’autres domaines auxquels certains d’entre nous ont accès, et qui continuent de se plaindre malgré tout.

Avons-nous à ce stade vraiment le droit de nous plaindre ? D’une certaine façon, oui, mais dans l’absolu, non. Pourquoi non ? Car nous ne faisons que subir les conséquences de notre cécité de ces dix dernières années. La crise et le coronavirus sont venus à temps pour nous enlever tout désir de continuer à lutter. Jusqu’à maintenant, aucun résultat tangible. Enfin, si ! Nous allons avoir un bel été et de l’or coulera des cascades de Jezzine pour qui voudra prendre.

Donc, arrêtons de voir un monde moche et des personnes horribles. Tout le monde, il est beau ! Tout le monde, il est gentil ! Voilà. Ce n’est qu’une mauvaise passe. Nous tomberons peut-être dans le gouffre. Mais nous remonterons. Au prix de quoi? N’y pensez pas. Pour le moment, il n’y a plus de prix à payer. Il y a à se confiner dans un stoïcisme serein et attendre. Guerre ou pas guerre, dollar à la hausse ou stagnation, la vie continuera inévitablement. Sûrement pas de la même façon ! Mais nous avons toujours appris à vivre et à revivre éternellement. Alors, ne désespérez pas ! Nous avons la solution en nous. Nous pouvons le faire. Nous l’avons prouvé à maintes reprises. Pourquoi pas maintenant ? C’est le moment où jamais de montrer ce que nous sommes et ce que nous valons. Alors, moi, je dis stop! Stop à vos abus criards et aux jérémiades ! Vivre le moment et trouver des solutions durables : c’est à chacun de nous de démontrer aux générations à venir que vraiment le monde, tout le monde est beau et que, dans le fond, avec beaucoup de bonne volonté, on peut encore le trouver gentil.


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« Nous ne voulions pas commencer par de mauvaises nouvelles, mais… »

C’est ainsi que le croque-mort journalier, avant de commencer son ode à l’horreur, a annoncé la couleur de son journal. Après on se demande pourquoi il y a une recrudescence dans la poésie au Liban. C’est beau. C’est simple. Du pur spleen baudelairien ! Malheureusement, personne...

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