Point de vue

Sortir de l’ambivalence structurelle du système libanais

Sortir de l’ambivalence structurelle du système libanais

Des blocs de béton, peints aux couleurs du drapeau libanais, bloquent un accès au Parlement, dans le centre-ville de Beyrouth. Joseph Eid/AFP

Cent ans après la proclamation du Grand Liban, la question identitaire et son absence de résolution continuent de jeter le trouble et de susciter de profondes inquiétudes sur le maintien de la concorde civile dans un pays déjà confronté à une crise économique sans précédent et à l’impossibilité des réformes structurelles nécessaires pour y répondre.

Alors que le rassemblement du 6 juin devait donner à voir la réactivation, après une longue suspension due au confinement, d’une contestation populaire qui avait justement inscrit le dépassement des clivages confessionnels au cœur de ses revendications de changement pacifique, les épisodes de tensions intercommunautaires et d’offenses interreligieuses qui l’ont perturbé ont fait momentanément ressurgir dans les esprits le spectre d’une guerre civile toujours pas véritablement surmontée. Pour la majorité des Libanais, l’heure était à la sidération : nous avons soudain réalisé que rien n’avait vraiment changé dans les esprits et que nos vieux démons avaient été transmis aux nouvelles générations, au risque de nous ramener 45 ans en arrière. Tout cela sans qu’on puisse délimiter les responsabilités, chacun croulant sous les accusations les plus féroces des autres partenaires d’une classe politique pratiquement inchangée depuis trois décennies, unie dans sa volonté de maintenir un système politique verrouillé.

Certes, cette perte de repère face à l’avenir, consécutive de la recrudescence et des tensions identitaires, n’est pas propre au pays du Cèdre. Partout dans le monde, l’actualité récente rappelle à quel point les paramètres du vivre-ensemble peuvent être à nouveau profondément bousculés par des tendances contradictoires. La pandémie de Covid-19 a ainsi été un phénomène universel, qui a rassemblé l’humanité autour d’une même préoccupation de survie immédiate, tout en donnant à des cloisonnement des frontières ayant pu faire écho à d’autres mouvements récents de repli identitaires (comme le Brexit ou la crise catalane...). De même, la mise à mort brutale de George Floyd aux États-Unis a fait ressurgir la violence du fait identitaire dans un pays marqué par son passé de ségrégation raciale, tout en suscitant une émotion communicative à l’échelle d’une partie de la planète, ainsi que des indignations communes face à des enjeux tels que le discrimination raciale ou les violences policières.

Système intérimaire

Cependant, la spécificité de la situation libanaise à cet égard ne tient pas seulement à l’intensité plus importante de certains facteurs conjoncturels, qu’ils soient économiques, culturels ou historiques. D’autres symptômes pathologiques identifiés, comme la corruption généralisée, la confusion des pouvoirs ou la dépendance par rapport aux conflits géopolitiques régionaux, exacerbent naturellement la virulence des tensions identitaires. L’ensemble de ces facteurs trouve néanmoins un terrain d’expression privilégié au Liban en raison d’un autre élément structurant le cadre national : la recherche permanente de conciliation entre des objectifs a priori antinomiques ou contradictoires. Et l’absence de résolution de cette ambivalence structurelle maintient le cadre de négociation politique et culturel libanais dans une situation intérimaire.

Cette ambivalence se manifeste avant tout sur le plan institutionnel, et ce dès la proclamation du Grand Liban le 1er septembre 1920, devenu un peu plus tard République libanaise après l’adoption de la Constitution le 23 mai 1926, principalement rédigée par Michel Chiha. Dès son origine, le système politique libanais a voulu intégrer dans un même système hybride deux injonctions a priori opposées : d’une part, l’affirmation et la consolidation de l’appartenance et de l’unité nationale ; et, d’autre part, la préservation proportionnelle, culturelle et politique, des communautés. Cela a contribué de fait à créer une fédération non déclarée de communautés au sein d’un système parlementaire unitaire. Largement inspirée du système institutionnel de la IIIe République en France, la Constitution libanaise de 1926 va ainsi s’en distinguer par des dispositions censées être provisoires pour tenir compte de la composition pluricommunautaire du Liban. C’est particulièrement le cas de son article 95 qui stipule qu’« à titre transitoire (...) et dans une intention de justice et de concorde, les communautés seront équitablement représentées dans les emplois publics et dans la composition du ministère sans que cela puisse cependant nuire au bien de l’État ». Cette même disposition sera reprise par la modification de la loi constitutionnelle du 9 novembre 1943 puis, dans son esprit, par la loi constitutionnelle du 21 septembre 1990 – qui prévoit la suppression du confessionnalisme par étapes mais son maintien durant une période intérimaire. Autrement dit, le Liban reste institutionnellement régi depuis près de cent ans par un système hybride, transitoire et intérimaire.

Si le maintien de cette disposition peut toujours se justifier au regard de sa vocation initiale – la préservation du pluralisme confessionnel étant constitutive de l’identité libanaise –, l’expérience d’un siècle de vivre-ensemble au sein de cet espace national a en revanche indiscutablement fait émerger une culture commune allant au-delà de l’appartenance communautaire. Une langue partagée, des mœurs semblables, un attachement aux libertés individuelles, un esprit d’ouverture et de tolérance, une aspiration à la modernité, un attachement aux racines nationales constituent autant de paramètres censés permettre à tous les Libanais de se retrouver. C’est bien le fait que cette expérience de vivre-ensemble ait pu surmonter d’innombrables épreuves durant 100 ans qui a permis au Liban de se prévaloir de son titre de « pays-message » (Jean-Paul II). Or, force est de constater que cette immense valeur ajoutée n’a pas, par le passé, préservé le pays de l’implosion.

Oscillation permanente

Pour éviter de retomber dans la succession d’échecs qui ont conduit à cet effondrement, on ne peut maintenir éternellement cette ambivalence structurelle entre un modèle démocratique reposant notamment sur la séparation des pouvoirs, l’alternance politique, la citoyenneté égalitaire, l’unité nationale, d’une part; et, d’autre part, la tentative non avouée de mise en œuvre d’un système fédéral inachevé, autour de l’équilibre instable des communautés, l’application fluctuante des us et coutumes, les quotes-parts réservées et les interprétations approximatives et sur mesure de la Constitution.

Chaque système politique correspond à des priorités, à une logique culturelle et institutionnelle, et présente des avantages et des inconvénients. En greffant de manière provisoire des éléments caractéristiques de ces deux logiques et en pérennisant ensuite le refus de trancher entre elles, on a fini par se retrouver dans un engrenage de tensions continues et de négociations perpétuelles, accentuées par une dépendance totale à notre environnement géopolitique. En fonction des dirigeants, des alliances et des intérêts du moment, c’est la nature même du régime politique (parlementaire, présidentiel, semi-démocratique, semi-autoritaire...) qui en vient à changer. L’appel au dialogue national au palais présidentiel traduit par exemple cette incapacité de gouverner à travers les institutions déjà existantes et la nécessité de recourir sans cesse à des assises communautaires quasi fédérales qui viennent se superposer au système parlementaire unitaire. Ce modèle inédit et expérimental de démocratie consensuelle, ou démocratie par défaut, reste ainsi à la merci des décideurs communautaires (politiques et responsables religieux, toutes communautés confondues).

L’ancrage structurel de cette ambivalence ne se limite naturellement pas seulement au plan institutionnel et détermine de facto la plupart des comportements politiques et sociologiques du pays. On le retrouve bien évidemment dans l’ambiguïté délétère cultivée par l’ensemble des décideurs qui tiennent tout à la fois un discours confessionnel exacerbé, destiné à leur propre communauté, et un discours démocratique déguisé, destiné à rassurer ou à déstabiliser les autres.

Plus paradoxalement, on trouve également le reflet dans l’évolution du mouvement contestataire, dont certains éléments se sont aussi retrouvés, parfois malgré eux, prisonniers de cette logique. D’où l’oscillation entre des séquences de fraternisation de l’ensemble des composantes de la société libanaise dès lors qu’il s’agit de pointer du doigt la corruption globale de la classe politique ou les conséquences sociales de l’effondrement économique – comme au plus fort de la révolution d’octobre ou ces derniers jours, suite à la nouvelle flambée du taux de change du dollar –, et d’autres moments marqués par des revendications plus communautaires – ciblant par exemple la question des armes détenues par la formation paramilitaire d’une communauté spécifique (le Hezbollah) ou les scènes de discorde confessionnelles du 6 juin. Qu’ils aient été ou non le fruit de manipulations, la survenance de ces épisodes souligne à quel point la rupture symbolique opérée par la contestation demeure fragile et que cette fragilité est potentiellement renforcée par la non-résolution des questions structurelles sur la nature du système politique.

Nouveau départ

Sans dénoncer le bien-fondé originel des dispositions transitoires qui le caractérisent, force est de constater que ce système non clairement défini est devenu la plupart du temps dysfonctionnel et n’inspire plus confiance, ni à l’intérieur ni à l’extérieur, tant ses dispositions et les spécificités culturelles qu’il est censé préserver ont été instrumentalisées à des fins de domination politique. Pour le réformer, il faudrait donc nécessairement sortir de cette ambivalence structurelle qui rend l’intérêt communautaire prioritaire, et l’intérêt national conjoncturel et occasionnel.

Toutes les sociétés humaines sont pluriculturelles et structurées à travers un processus dynamique et continu de négociation autour de paramètres identitaires bien définis. Ce sont les mêmes depuis leur énumération, près de cinq siècles avant J.-C., par Hérodote – « la langue, la race, la religion et les mœurs » – et que l’on retrouve a contrario (« sans distinction ») 2 500 ans après dans les différentes Chartes des Nations unies. Pour sauver l’héritage si précieux de plusieurs siècles de vivre-ensemble dans un environnement toujours plus imprévisible, il est essentiel de redéfinir ensemble un cadre institutionnel rationnel et cohérent, et permettant à cette négociation identitaire de se tenir de manière apaisée. Au-delà des revendications économiques et sociales essentielles, c’est également à ce nouveau départ que la poursuite du mouvement du 17 octobre doit nous mener.

Par Bahjat Rizk

Avocat et écrivain. Dernier ouvrage : « Les paramètres d’Hérodote » (éditions L’Orient-Le Jour, 2009).


Cent ans après la proclamation du Grand Liban, la question identitaire et son absence de résolution continuent de jeter le trouble et de susciter de profondes inquiétudes sur le maintien de la concorde civile dans un pays déjà confronté à une crise économique sans précédent et à l’impossibilité des réformes structurelles nécessaires pour y répondre.

Alors que le...

commentaires (8)

En revanche, dans cette région du monde: Dans ces cas de figure: Une seule option a toujours été appliquée ( malheureusement parce les civil et populations n'ont jamais su vivre et accepter l'autre tel qu'il est ) : La solution d'un pouvoir militaire qui mettra "au pas" tout ce monde et muselera toute personnes qui dira "non" et évidemment mettra de côté toute la classe politique qui devra laisser apparaitre une nouvelle classe dirigée par l'armée. C'est ce qui se passe en Egypte, en Irak, en algérie, en Turquie et la syrie à une époque. Il y aura une classe politique "fantoche" pour la forme mais l'armée dirigera tout de A à Z . C'est la solution ( malheureuse) mais qui serait applicable à terme. Donc la classe politique actuelle devrait prévoir ceci parce que ca sera la seule option pour unifier le pays "par la force" et sans état d'âme / caprice/ revendications communautaires ou autres. Le liban a rejoint les pays de la région dans leur mode de fonctionnement malheureusement.

RadioSatellite.co

22 h 27, le 20 juin 2020

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Commentaires (8)

  • En revanche, dans cette région du monde: Dans ces cas de figure: Une seule option a toujours été appliquée ( malheureusement parce les civil et populations n'ont jamais su vivre et accepter l'autre tel qu'il est ) : La solution d'un pouvoir militaire qui mettra "au pas" tout ce monde et muselera toute personnes qui dira "non" et évidemment mettra de côté toute la classe politique qui devra laisser apparaitre une nouvelle classe dirigée par l'armée. C'est ce qui se passe en Egypte, en Irak, en algérie, en Turquie et la syrie à une époque. Il y aura une classe politique "fantoche" pour la forme mais l'armée dirigera tout de A à Z . C'est la solution ( malheureuse) mais qui serait applicable à terme. Donc la classe politique actuelle devrait prévoir ceci parce que ca sera la seule option pour unifier le pays "par la force" et sans état d'âme / caprice/ revendications communautaires ou autres. Le liban a rejoint les pays de la région dans leur mode de fonctionnement malheureusement.

    RadioSatellite.co

    22 h 27, le 20 juin 2020

  • Il existe un problème IDENTITAIRE au liban mais vite surmontable si les parties externes n'interviennent pas. Mais il existe surtout une ambivalence non sur le thème "liban d'abord". Tout le monde est d'accord là dessus (hormis le hezbollah) Mais quel liban voulons nous?? Il existe une grande partie silencieuse qui aspire, au moins ,au retour de l'armistice établie au liban sud avec le voisin. Puis établir la paix avec ses voisins arabes. Aujourd'hui les relations existantes avec la syrie ( ceasar act) posent plus de problèmes que les relations (non existantes) avec Israel. Donc notre problème est la syrie aussi. Certains aspirent à la paix. D'autres aspirent ( en théorie) à libérer (sic) jérusalem !!! Là se trouve le problème. Où se trouvent les limites des aspirations des libanais sans intervention perso-arabe. A l'époque c'était les USA et URSS via ISRAEL et la SYRIE qui s'ingéraient. Aujourd'hui, il s'agit quasi exclusivement des PERSES. Les arabes ayant d'autres chats à fouetter ( tout comme les Israeliens). La fédéralisation ? Pas possible parce que le problème n'est plus "communautaire". Au sein même de la même communauté, existe diverses tendances aux antipodes et au mode de vie / vision divergents. Ca pouvait se faire , à chaud, à l'époque de la guerre: Les limites et déplacés étaient fixés. Aujourd'hui le monde s'est RE-Mélangé a( u chouf , Sud, Nord , Bekaa ou à Beyrouth. Heureusement d'ailleurs. C'est cela le Liban unifié.

    RadioSatellite.co

    22 h 20, le 20 juin 2020

  • Mon cher Bahjat , La décentralisation serait une solution ideale mais idéaliste utopique aussi malheureusemen ! Elle est prévue par la Constitution de Taef et ce serait là un grand pas en avant .Mais je demeure persuadé que pour y arriver il faudra encore une interminable guerre civile devastatrice afin de "delimiter les regions et stabiliser les frotières interieures ecbtr elles" . En pleines régions maronites , le problème aigu commence déjà à Lhassa et se termine à Jbeil ! Sommes -nous donc prêts aux batailles sanguinaires encore et encore ? Je répondais ainsi à l'article de l'ami Joe Maila sur les imperfections de notre régime co-associatif . Ce que tu préconises est merveilleux , mais je trouve que nous n'obtiendrons rien actuellement car il est impossible de désarmer les chiites , qui demeurent les plus forts . A mon avis c'est une besogne qui tient de l'impossible et qui prête à la spéculation pure et simple tant que le régime des mollahs tient bon . La seule sagesse à mon humble avis c'est d'opter pour le moindre mal provisoire en attendant la chute du régime a Teheran , très patiemment , tout régime a une fin , même si ce n'aest pas pour demain ! Ne forçons pas les choses ! Vivons avec ce qui nous est offert pour l'instant . . Sinon nous risquons très gros .Je ne vois pas de moyen plus rapide !

    Chucri Abboud

    19 h 45, le 20 juin 2020

  • Une réflexion structurée et sereine proposée par l’auteur autour de cette problématique fondamentale. Une question essentielle et nécessaire qui mériterait un vrai débat. Merci Bahjat Rizk.

    Helou Youssef

    18 h 37, le 20 juin 2020

  • Je ne suis pas d'accord avec le terme ambivalence. La France sous Pétain n'était pas ambivalente mais occupée et c'est exactement la situation dans laquelle le Liban est aujourd'hui. L'état libanais et bien avant l'Israël puissant qu'on connait aujourd'hui a toujours été sous attaques diverses que ce soit du régime nasserien puis syrien puis par les palestiniens, les syriens de nouveau les iraniens et Israéliens ... L'ambivalence n'est pas intrinsèque au gouvernement mais l'illusion d'ambivalence nous viens de ceux vendus aux forces étrangères et qui trouvent facile de détruire le pays et assassiner les compatriotes politiciens, fonctionnaires, journalistes, hommes d'État généraux de l'armée etc... On se blâme tous pour des raisons futiles et on oublie de se retrouver sur l'essentiel qui nous unit...

    Wlek Sanferlou

    16 h 36, le 20 juin 2020

  • Le seul problème du Liban est la présence d’une milice armée face à des civils qui n’ont d’armes que leur corps qui sert de bouclier. Ajouter à cela le zèle et l’injustice des forces de sécurité qui n’arrêtent que les civils battus pour leur montrer que seule la force des armes est devenue loi dans notre société. Allez réclamer vos droits face à des bruts vendus qui donnent des ordres d’arrêter toute éclosion d’une unité nationale en lâchant une horde de fauves sur une foule pacifique de femmes, d’hommes et d’enfants et en menaçant tous les citoyens de leur fief qui se sont retournés contre leur injustice en les menaçant et en mettant en danger leurs familles pour les faire taire et leur signifier que seule la brutalité et les armes triompheront. Mais c’est mal connaître les libanais.

    Sissi zayyat

    12 h 30, le 20 juin 2020

  • Cent ans après la proclamation du Grand Liban, la question identitaire et son absence de résolution continuent de jeter le trouble et de susciter de profondes inquiétudes sur le maintien de la concorde civile dans un pays déjà confronté à une crise économique sans précédent et à l’impossibilité des réformes structurelles nécessaires pour y répondre. c est bien connue pour dominer un peuple il faut l appauvrie et c est le cas au liban toute la richesse du pays (argent volé) entre des seules mains qui manipulent le peuple qui a faim chaque communauté fait de sorte que le peuple dépend d elle pour subsister biensur l état est absent .

    youssef barada

    12 h 16, le 20 juin 2020

  • mais si ,beaucoup de choses ont changé dans la tete des citoyens; mais il est très difficile d'aller au dela de la peur quand on affronte la violence ,bien réelle,le manque d'état,bien réel,et la nécessité de se nourrir;ça fait beaucoup pour un peuple qui se souvient de la guerre ;mais les Libanais sont courageux ,ils vont y arriver .J.P

    Petmezakis Jacqueline

    08 h 03, le 20 juin 2020