Samir Geagea et Saad Hariri à couteaux tirés. Photos ANI et Dalati et Nohra
Face aux composantes d’un pouvoir rejeté par la rue, l’opposition continue d’afficher ses divisions et son incapacité à établir un front uni.
La journée d’hier fut ainsi marquée par une nouvelle page, vite tournée cependant, dans la querelle politique épisodique entre les Forces libanaises et le courant du Futur, à la faveur d’une interview donnée par le leader des FL, Samir Geagea, au quotidien égyptien al-Ahram. M. Geagea était interrogé sur l’état actuel de ses relations avec Saad Hariri sachant que celles-ci s’étaient détériorées lorsque le chef des FL avait décidé de ne pas soutenir la candidature du leader sunnite pour diriger le nouveau gouvernement, après sa démission en octobre dernier, sous la pression de la rue. « Je n’ai pas renoncé à soutenir Saad Hariri, mais les circonstances n’étaient pas propices à son retour à la tête du gouvernement. Cela aurait pu signer sa fin politique. Du moins, tel est notre point de vue, fondé sur nos calculs » à l’époque, a-t-il dit, en expliquant de la sorte les raisons pour lesquelles son bloc parlementaire s’était abstenu de nommer M. Hariri lors des consultations parlementaires contraignantes pour la nomination d’un nouveau Premier ministre. Et d’ajouter : « Nous avions et avons toujours besoin d’un grand changement au Liban où il n’est plus possible de maintenir les mêmes pratiques avec les mêmes personnes (…) en raison de plusieurs facteurs. Le courant du Futur aurait pu désigner une personnalité sunnite à l’instar du Premier ministre, Hassane Diab, pour diriger le gouvernement. Le (chef du Parti socialiste progressiste), Walid Joumblatt, partageait ce même point de vue et n’a nommé personne lors des consultations parlementaires. »
Visiblement vexé ou irrité par l’explication de Samir Geagea, le chef du courant du Futur n’a pas tardé à réagir, non sans une pointe d’ironie, sur son compte Twitter : « Bonjour docteur. Je ne savais pas que vos calculs étaient à ce point précis. J’aurais dû vous remercier, parce que sans vous j’aurais pu être complètement fini. Est-ce possible docteur ? Vous pensez vraiment que mon sort politique est tributaire de votre décision ? Soit Meerab (le siège du leader des FL) est enveloppé de vapeur (l’empêchant donc de voir), soit vous ignorez qui est Saad Hariri. »
Le député Sami Fatfat, membre du bloc parlementaire du Futur, a lui aussi réagi aux propos du chef des FL. Ses commentaires, exprimés sur Twitter, sont lourds de reproches qui ne se limitent cependant pas à l’épisode des consultations parlementaires contraignantes. « Ne rejetez pas sur nous vos erreurs qui nous ont menés à ce point. Les relations stratégiques sont plus importantes que les tactiques motivées par des intérêts », a écrit M. Fatfat. « Ce sont les Forces libanaises qui nous ont imposé Michel Aoun à la tête de la République et une loi électorale qui a permis au Hezbollah de contrôler le Parlement. Samir Geagea soutient à l’aveuglette la première magistrature, même si celle-ci recule », a-t-il ajouté.
Une dimension limitée
Quoique sur la même longueur d’onde quant aux grands dossiers stratégiques, engageant notamment le sort de l’État, les Forces libanaises et le courant du Futur ont souvent eu des approches différentes de la gestion de certains dossiers. Leurs rapports se sont notamment détériorés dans la foulée de la démission forcée de Saad Hariri, à partir de Riyad, en novembre 2017. À l’époque, M. Geagea avait été implicitement accusé dans les milieux haririens d’avoir encouragé les Saoudiens à prendre leurs distances par rapport au chef du courant du Futur, à qui les FL – qui avaient été entre-temps écartées du compromis présidentiel qu’elles avaient contribué à mettre en place, en coordination avec le Futur, afin de briser le blocage présidentiel et de permettre l’accession de Michel Aoun à la tête de la République – reprochaient une trop grande bienveillance par rapport au Hezbollah et aux ambitions hégémoniques du chef du CPL, Gebran Bassil, et ses tentatives d’imposer sa volonté au Conseil des ministres. La gestion du dossier de l’électricité, sur laquelle le gouvernement Hariri était divisé, avait notamment contribué à accentuer le froid entre les deux parties, mais c’est surtout la décision des FL de ne pas soutenir la candidature de M. Hariri à sa propre succession, après sa démission en octobre, qui a gelé leurs rapports.
Il serait cependant inopportun de parler de rupture, non seulement parce que rien en politique n’est immuable, mais parce qu’en dépit du froid qui marque leurs liens, les deux partis adhèrent toujours, au niveau de leur action politique, aux mêmes principes stratégiques. D’ailleurs, aussi bien dans les milieux de la Maison du Centre qu’à Meerab, on a minimisé la dimension de la réponse, aussi cinglante soit-elle, de M. Hariri au leader des FL, jugeant nécessaire de ne pas lui donner une ampleur démesurée. C’est ce qui explique le fait que le chef du courant du Futur ait pris soin, en tweetant sa réponse, de renvoyer vers le lien relatif seulement au passage de l’interview le concernant. C’est ce qui explique aussi le fait que sa réponse n’a pas donné lieu à une polémique, comme c’est souvent le cas dans ce genre de situation.
Les points communs entre les deux sont beaucoup plus importants que leurs divergences qui restent ponctuelles, relève à ce propos un observateur proche des deux hommes, et il n’est pas exclu qu’ils parviennent à tourner au moment opportun la page de leur éloignement. Les changements qui commencent à prendre forme dans la région, notamment en Syrie, ne manqueront pas de déterminer la tournure que prendra leur relation, estime-t-on de même source, d’autant que ces changements impacteront immanquablement le Liban. À moins que l’échéance présidentielle de 2022, dont l’ombre commence à planer, ne les éloigne davantage l’un de l’autre.




LE SEUL POI NT EN COMMUN QUI VAILLE LA PEINE DE RETENIR ? C QUE TOUS LES DEUX NOUS ONT EMMENÉ AOUN A BAABDA. QUELLE FRAICHEUR !
17 h 37, le 11 juin 2020