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Éclairage

Comment les Arabes américains ont pris conscience qu’ils n’étaient pas (tout à fait) « blancs »

Depuis le meurtre de George Floyd aux États-Unis, de nombreuses initiatives sont lancées par des membres de la communauté arabo-américaine pour lutter contre le racisme antinoir en son sein.

Comment les Arabes américains ont pris conscience qu’ils n’étaient pas (tout à fait) « blancs »

Manifestation organisée à Detroit, dans le Michigan, après le meurtre de George Floyd, le 29 mai 2020. Seth Herald/AFP

À Dearborn, ville américaine de la banlieue de Detroit, dans l’État du Michigan, des centaines de personnes se rassemblent en ce dimanche 7 juin devant le Musée historique, en prélude à une marche contre le racisme. Dans leur collimateur, un fléau dénoncé comme inhérent à toutes les structures de la société et dont les conséquences accablent en premier lieu les Afro-Américains. Les esprits sont encore secoués par le meurtre, à Minneapolis, le 25 mai dernier, d’un homme noir, George Floyd, par un policier blanc. Dearborn n’échappe pas à la règle et se mobilise comme le reste des États-Unis. Mais la singularité des environs réside en ce qu’ils abritent la population arabe la plus importante du pays. Près d’un tiers des habitants en font partie. Pour les manifestants, il s’agit non seulement de pointer du doigt les discriminations qui touchent la communauté noire, mais aussi de remettre en question le fait qu’ils peuvent eux-mêmes, malgré leur appartenance à une minorité stigmatisée, s’en faire les relais. Detroit, la grande métropole voisine, est l’une des villes les plus pauvres du pays. Presque 80 % des résidents sont noirs. Comme dans beaucoup de grandes villes aux États-Unis, des commerces de proximité tenus par des personnes d’ascendance arabe pullulent dans des quartiers où vivent en majorité des Afro-Américains. Pour les activistes arabo-américains, la question de la solidarité envers la communauté noire s’est posée avec d’autant plus de force que l’arrestation de George Floyd a eu lieu suite à un coup de fil à la police passé par l’employé d’un magasin tenu par un Arabe, qui soupçonnait le défunt d’avoir tenté de lui remettre un faux billet de 20 $. Aujourd’hui, ils plaident contre un recours aux forces de l’ordre, à plus forte raison dans les quartiers plus exposés à la brutalité policière. C’est l’un des enjeux que soulève le « Arabs for Black Lives Collective », initiative lancée dernièrement à l’échelle nationale par des activistes arabo-américains et appelant à un travail commun « d’éradication du racisme antinoir là où il persiste au sein de la communauté ».

Blancs comme le Christ

Longtemps, les intérêts de la communauté arabo-américaine, très attachée à la culture d’entrepreneuriat, plutôt aisée socialement, plutôt conservatrice sur les questions de société, ont divergé de ceux des Afro-Américains. En témoigne par exemple l’élection présidentielle de 2000 au cours de laquelle la majorité des Arabes s’est tournée vers George W. Bush, le candidat républicain, en lui accordant près de 45 % de ses suffrages, alors que les Noirs ont voté à 90 % pour son adversaire démocrate, Al Gore. Le résultat en lui-même n’est pas forcément le signe d’une hostilité quelconque, plutôt la preuve que les priorités ne sont pas les mêmes. Il semblerait aussi qu’à travers ce vote, une partie des Arabes américains aient voulu sanctionner la politique de l’administration Clinton sortante au Moyen-Orient, notamment concernant la gestion du processus de paix.

De façon plus générale, la perception arabe des luttes afro-américaines n’a pas toujours été une évidence. Et l’histoire des relations entre Arabes et Noirs – bien qu’il soit possible de cumuler les deux identités – est longue et regorge de non-dits. Il faut en revenir aux fondements mêmes d’une nation née d’un double péché originel, celui du génocide des populations autochtones et celui de l’esclavage, auquel succédera, jusqu’en 1964, la ségrégation. « Entre 1790 et 1952, il fallait être blanc pour être naturalisé », explique Rana Elmir, directrice adjointe de l’American Civil Liberties Union of Michigan.

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Dans un pays façonné par les questions raciales, les premiers immigrants venus du monde arabe – et notamment du Levant – ont longtemps été définis comme « blancs » par les tribunaux américains, et ce même quand leur peau n’était pas claire. Alors qu’ils étaient majoritairement chrétiens, proches de la Terre sainte, il eût été impossible pour un juge du Sud de leur refuser cette identité. Car si eux n’étaient pas blancs, alors le Christ ne l’était peut-être pas non plus. Difficile à l’époque de trouver idée plus scandaleuse.

« Il y avait aussi une forme de distance culturelle entre ces immigrants et l’identité noire qui a favorisé cette catégorisation », analyse Therí Pickens, professeure d’anglais au Bates College et auteure d’un ouvrage intitulé New Body Politics: Narrating Arab and Black Identity in the Contemporary United States. « Les Arabes qui ont obtenu la citoyenneté avant 1952 étaient, de manière écrasante, chrétiens. La foi musulmane était considérée par certains tribunaux comme contraire à la culture américaine », commente Rana Elmir.

Un tournant est pris dans les années 1960, dans une Amérique en lutte pour les droits civils et qui, pour la première fois de son histoire, est en passe de découvrir l’égalité. Du moins formellement. Les nouveaux immigrants en provenance du Moyen-Orient se sont, pour une grande partie d’entre eux, politisés dans leurs pays d’origine, à la faveur des événements qui secouaient alors le monde arabe. Portant à bras-le-corps l’héritage de la Nakba de 1948, animés par les idéaux et les désillusions de 1967, leurs discours n’ont pas de place dans le récit dominant américain, calqué sur le narratif israélien.

« Ils ont beau être juridiquement blancs, ils se savent socialement autres », explique Therí Pickens. Mais ils comprennent aussi qu’ils sont perçus ainsi tant qu’ils ne développent pas d’affinités avec les Noirs. » Malgré cela, des liens se tissent entre Arabes et Afro-Américains, notamment autour de la lutte palestinienne pour la libération nationale, combat dans lequel de nombreux militants noirs, parmi lesquels Malcom X ou encore Huey P. Newton, ont pu déceler des similitudes avec le leur aux États-Unis.

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Ce rapprochement politique ne remet cependant pas en question sur le long terme la manière dont s’identifient les Américains d’ascendance arabe. D’abord, le recensement officiel ne leur en laisse guère le loisir. « Cela fait des décennies qu’une campagne est menée pour inclure une catégorie Moyen-Orient-Afrique du Nord dans le recensement afin que nous puissions être vus pour ce que nous sommes », s’insurge Rana Elmir. Dans ces conditions, beaucoup d’Arabes se résolvent, bon gré mal gré, à se définir comme « Blancs » ou à cocher la case « autres ». Mais au-delà du recensement, il faut aussi considérer les valeurs qui ont longtemps prévalu parmi les Arabes. Les générations plus anciennes ont cru dur comme fer aux vertus de l’assimilation. « En s’identifiant en tant que “Blancs”, ils ont pensé que cela faciliterait leur intégration dans la société, commente Amaney Jamal, professeure de politique à la Princeton University. Mais il faut aussi dire ce qui est. Au sein de nos communautés, même dans les années 80 et 90, il y avait beaucoup de discriminations et de préjugés à l’encontre des Afro-Américains. Les Arabes voulaient s’en distinguer. »

Choc générationnel

De là à dire que les Arabes américains se sont parfaitement fondus dans le moule, il n’y a qu’un pas... qu’il vaudrait mieux se garder de franchir. En porte-à-faux avec la politique étrangère américaine, la communauté arabe a longtemps été inapprochable pour la classe dirigeante.

« La relation des Arabes américains à leur identité blanche a toujours été fragile. D’un côté, ils bénéficient des avantages que cela procure en termes d’accumulation de richesses et d’accès à l’éducation. Mais de l’autre, ils n’ont pas nécessairement la possibilité de se protéger de la violence, surtout s’ils sont perçus comme une menace par les Blancs », avance Therí Pickens.

Dans le sillage du 11-Septembre, la communauté statistiquement invisible devient l’objet de tous les discours, de toutes les peurs et est renvoyée à une irréductible altérité, qu’alimente la confusion entre arabité et islam. Elle doit composer avec une surveillance continue, des violences et des clichés l’associant au terrorisme. Au début du nouveau millénaire, toute une jeunesse d’ascendance arabe et/ou musulmane évolue dans ce climat extrêmement tendu où il faut sans cesse donner des gages de son patriotisme et se dissocier des stéréotypes. En résulte un nouveau regard porté sur l’expérience des Afro-Américains et leur lutte aux États-Unis, avec l’essor de différentes dynamiques, parfois contraires. Pour certains, il s’agira de batailler pour ancrer davantage leur appartenance au courant dominant et s’éloigner le plus possible des marges auxquelles ils étaient en train d’être relégués. Pour d’autres, ce sera un réveil. « Ils n’avaient plus les avantages de l’identité blanche. Ils ont compris la lutte pour la justice sociale de manière plus personnelle et que la lutte noire est connectée à la nôtre », commente Rana Elmir. À l’avant-poste du changement, la jeunesse. Dans un pays qui assume de plus en plus son caractère multiculturel, cette génération décide de s’affirmer telle qu’elle est. « Beaucoup de gens essayaient de passer pour Blancs dans le but d’acquérir les avantages qui vont avec. Puis ils se sont rendu compte, surtout après le 11-Septembre, que si l’on est arabe ou musulman, ça ne marchera pas. Donc il vaut mieux revendiquer sa propre identité et ses droits », analyse Amaney Jamal.

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Une politique fondée sur les coalitions se développe, galvanisée par les campus américains et les réseaux sociaux, où les jeunes Arabes s’identifient aux luttes menées par d’autres minorités, et notamment par les Afro-Américains. La politique étrangère américaine remet au goût du jour les internationalismes d’hier, exacerbant le parallèle entre la situation d’oppression des Noirs aux États-Unis et celle des Palestiniens en Palestine. « Cela fait cinq ans que la Palestine est l’un des traits centraux du discours de coalition, alors qu’il y a 15 ou 20 ans, les gens demandaient : c’est quoi la Palestine ? » raconte Amaney Jamal. Alors que l’islamophobie s’affiche partout, la religion permet aussi de rapprocher les Arabes et les Afro-Américains musulmans dans un combat commun pour leurs droits. Mais cette sociabilité est loin d’échapper au racisme antinoir. « On trouve par exemple le dénigrement du discours des Noirs ou l’ignorance du rôle des savants noirs. Il y a cette idée que seuls les Arabes peuvent accéder au véritable islam », indique Therí Pickens.

« Il ne faudrait pas présenter un tableau idyllique de la situation. Si l’on observe le statut socio-économique des Arabes américains aux États-Unis, ils sont, en moyenne, plus aisés que la population en général, y compris blanche. Il y a un immense fossé en termes de revenus entre les Arabes américains et les Africains américains dans ce pays. Il y a une fracture raciale, mais il y a aussi une fracture sociale », insiste Amaney Jamal.


À Dearborn, ville américaine de la banlieue de Detroit, dans l’État du Michigan, des centaines de personnes se rassemblent en ce dimanche 7 juin devant le Musée historique, en prélude à une marche contre le racisme. Dans leur collimateur, un fléau dénoncé comme inhérent à toutes les structures de la société et dont les conséquences accablent en premier lieu les...

commentaires (7)

Très intéressant comme article, merci!

C'est moi

16 h 19, le 12 juin 2020

Tous les commentaires

Commentaires (7)

  • Très intéressant comme article, merci!

    C'est moi

    16 h 19, le 12 juin 2020

  • Mais ce qu'on sen fiche des arabes et de leurs couleurs...Le libanais n'a pas d'autres soucis que celui de la couleur de ses voisins? :) Franchement :)

    RadioSatellite.co

    20 h 12, le 11 juin 2020

  • Le génocides des Autochtones est très réel aux USA, au Canada, en Australie et en Nouvelle-Zélande pour ne citer que ces pays.

    Michael

    15 h 55, le 11 juin 2020

  • 'Il faut en revenir aux fondements mêmes d’une nation née d’un double péché originel, celui du génocide des populations autochtones et celui de l’esclavage'. Parler de génocide au sujet des amérindiens est une aberration historique. Et on dirait que l'Amérique a été la seule civilisation à avoir utilisé l'esclavage... Si l'esclavage est un péché originel, alors bien peu de civilisation y échappent, et autant dire que les civilisations africaines sont mal barrées ! Les ravage du révisionnisme historique... Que je suis déçu de découvrir dans les pages de l'Orient le Jour.

    Lacroix Philippe

    15 h 10, le 11 juin 2020

  • Lors de mon séjour professionnel de trois ans en Afrique du Sud , j'avais écrit un livre sur les conditions de vie des libanais sous l'apartheid . J'en ai aussi tiré un scénario digne de faire un grand film à propos du racisme . C'est vraiment édifiant . Nous libanais ne sommes pas des blancs , il faut que nous mettions cela dans la tête . L'apartheid nous logeait dans les zones consacrées aux métisses et aux indiens et pakistanais . Des anecdotes à n'en plus finir ... Ceci pourrait être le film de la décennie !

    Chucri Abboud

    15 h 10, le 11 juin 2020

  • USA tout comme le LIBAN avec les palestiniens...seuls sont naturalises les chretiens.

    HABIBI FRANCAIS

    12 h 58, le 11 juin 2020

  • LES VRAIS ARABES SONT BLANCS. MAIS ALLEZ CHERCHER LEURS RACES ET ORIGINES APRES DES SIECLES OU ILS SE SONT MELANGES A D,AUTRES PEUPLADES QU,ILS QUALIFIENT D,ARABES AUJOURD,HUI.

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    11 h 05, le 11 juin 2020