Point de vue

Le coronavirus, révélateur des failles du néolibéralisme au Liban

Photo d'illustration : Un sans-abri sous un pont dans les rues de Beyrouth, le 29 mars 2020. JOSEPH EID / AFP.

L’apparition du nouveau coronavirus (SARS-CoV-2), l’arrêt d’une grande partie de l’activité économique et la gestion catastrophique de cette pandémie par de nombreux gouvernements à travers le monde ont suscité une véritable remise en question de certaines idées et normes sociales communément admises. C’est notamment le cas en ce qui concerne la notion, péjorative, de « main-d’œuvre non qualifiée » à laquelle il serait souhaitable de renoncer dans la mesure où ces travailleurs prétendument « non qualifiés » – comme les éboueurs, les épiciers, les agriculteurs ou les chauffeurs routiers– ont prouvé pendant cette crise à quel point leur fonction était cruciale pour protéger la civilisation humaine.

À bien plus grande échelle, cette pandémie a également mis à nu les fragiles fondations du modèle économique et politique dominant dans la plupart des régions du monde, et notamment au Liban, depuis la fin de la guerre froide : le néolibéralisme. Dans sa Brève Histoire du néolibéralisme (Paris, Les Prairies ordinaires, 2014), le géographe britannique David Harvey le définit comme « une théorie des pratiques économiques qui soutiennent que le meilleur moyen d’œuvrer au bien-être des hommes est de désentraver la liberté d’entreprendre et les talents individuels au sein d’un cadre institutionnel caractérisé par le libre-échange, le marché libre et de solides droits de propriété privée ». Cependant, derrière la noble rhétorique de la libération et des libertés adoptée par les partisans du néolibéralisme, se cachent des motivations et des pratiques se traduisant par l’antithèse de ce qu’impliquent ces notions.

Depuis les années 1990, les gouvernements du monde entier ont ainsi concédé à des réductions massives d’impôts en diminuant la fiscalité des entreprises et des hauts revenus ; conclu des accords de libre-échange ; réduit les réglementations sur la spéculation financière et la libre circulation des capitaux ; et privatisé des entreprises publiques en confiant la provision de services sociaux de base au secteur privé. Et ce dans le but revendiqué de stimuler l’esprit entrepreneurial; d’offrir un environnement des affaires favorable à un secteur privé dynamique; de favoriser la croissance économique et de permettre aux entreprises de créer facilement des emplois.

Or le résultat concret de ces pratiques a été tout autre : dans de nombreuses régions du monde, les services sociaux essentiels, tels que l’éducation et les soins de santé, sont devenus un privilège payant plutôt qu’un droit. Les droits du travail et les protections sociales durement acquis ont été bafoués, car les entreprises ont délocalisé leurs activités dans des pays où les travailleurs n’ont pratiquement aucun droit et où les conditions de travail sont épouvantables. Le désengagement du secteur public et l’accent mis sur le secteur privé ont conduit à la prolifération de la corruption et de la mauvaise gestion bureaucratique. L’environnement et les travailleurs ont été exploités sans limite au nom de la croissance économique et de l’augmentation des profits, les riches en récoltant tous les bénéfices tandis que le niveau de vie des autres se détériorait : comme le résume le rapport Celles qui comptent de l’ONG Oxfam, « en 2019, les milliardaires du monde entier, c’est-à-dire seulement 2 153 personnes, se partageaient plus de richesses que 4,6 milliards de personnes. »

La pandémie mondiale du nouveau coronavirus a ainsi mis en évidence de manière flagrante les conséquences dramatiques résultant de la mise en œuvre de ces politiques néolibérales dans le monde : du fait de décennies de financement public inadéquat et de priorité accordée au secteur privé de la santé, les systèmes de la santé publique du Nord et du Sud ont eu le plus grand mal à faire face au virus.

Néolibéralisme confessionnel

En dépit de ses spécificités locales, un bilan similaire peut être dressé en ce qui concerne l’application singulière du modèle néolibéral au Liban, construit en grande partie sur le confessionnalisme. L’économie libérale libanaise traditionnelle était déjà basée sur une intervention et une réglementation minimales de l’État, ce qui a entraîné des disparités socio-économiques généralisées et une concentration des richesses au sein d’une infime partie de la population. L’avènement de l’ère néolibérale au Liban a coïncidé avec la fin de la guerre civile, et tous les maux socio-économiques et politiques dont le Liban avait souffert avant et pendant la guerre ont brutalement refait surface. Le népotisme, le capitalisme de copinage et le clientélisme sous couvert de confessionnalisme, qui existaient déjà avant 1975, ont proliféré en masse. Les contrats entre l’État et des entreprises privées politiquement connectées dans pratiquement tous les secteurs, exécutés dans des circonstances douteuses, sont devenus la norme. Le mouvement ouvrier, autrefois très puissant, a été écrasé. L’économie informelle s’est développée de façon spectaculaire. Le secteur public n’a cessé de se détériorer en parallèle de la qualité de vie de la majorité des Libanais, tandis que les riches et les hommes d’affaires politiquement connectés ont amassé des fortunes inimaginables et veillent à préserver le statu quo économique et politique. Le système politique confessionnel a servi de couverture à l’ensemble de ce processus dans la mesure où les élites politiques ont constamment usé de la logique confessionnelle pour s’assurer le soutien inconditionnel de leurs partisans et faire taire toute tentative de réforme du système ou de reddition des comptes de la part des malfaiteurs.Les conséquences de ces politiques socio-économiques néolibérales matinées de confessionnalisme ont ainsi été le déclencheur du soulèvement qui a éclaté le 17 octobre dernier. La crise économique et financière considérable que traversait déjà le Liban a en outre été amplifiée par la mauvaise gestion des élites dirigeantes et leur réponse catastrophique aux demandes des manifestants. Les taux de pauvreté et de chômage, déjà alarmants avant le soulèvement, n’ont fait qu’augmenter depuis. Un constat similaire prévaut en ce qui concerne les inégalités généralisées dans le pays, le niveau de corruption extrême, la dégradation de l’environnement ou les graves problèmes de santé mentale diffus au sein d’une partie de la population, en particulier les jeunes. Déjà en proie à de graves difficultés, le système de santé publique a été ultérieurement fragilisé par la pénurie de dollars dans le pays, qui a rendu extrêmement difficile l’approvisionnement des établissements de santé en matériel de soin essentiel. Et lorsque les premiers signes de l’épidémie de coronavirus sont apparus dans ce contexte de désolation, l’État libanais n’a fait que peu d’efforts pour assurer une protection sociale de base aux plus vulnérables, tandis que les partis politiques confessionnels – qui contrôlent directement et indirectement l’appareil étatique – sont intervenus directement, et comme de coutume, pour fournir des prestations de secours à leurs clientèles électorales afin de tenter de regagner une certaine légitimité à leurs yeux.

Quelle issue ?

L’issue de ce processus demeure par conséquent aussi cruciale qu’incertaine. Si le néolibéralisme, en tant qu’idéologie et système, a montré toutes ses limites, ses bénéficiaires – soit les grandes entreprises, les grandes fortunes et leurs alliés au sein du gouvernement – ne se laisseront pas abattre sans livrer combat. Il est donc plus que jamais temps d’envisager des modèles alternatifs sérieux de gouvernance socio-économique et politique basés sur une distribution plus équitable des richesses et des ressources. Et ensuite d’organiser et d’établir des réseaux de solidarité et d’entraide durables à la base de la société.

Les revendications du soulèvement du 17 octobre sont donc plus pertinentes que jamais : pendant trop longtemps, les citoyens libanais ont vu leur dignité et leurs droits fondamentaux bafoués et ont été privés d’une éducation abordable et de qualité, de services de santé et de logements décents. À une époque où les taux de pauvreté et de chômage sont extrêmement élevés et que les Libanais souffrent de plus en plus de la faim, il ne s’agit plus de se demander si les mesures visant à garantir la reddition de comptes, l’indépendance du pouvoir judiciaire, la justice sociale et les réformes politiques peuvent être mises en œuvre. À présent, il s’agit de se demander quand elles pourront l’être. Or cela exige fondamentalement un changement radical du système politique et économique néolibéral en place au Liban

Le coronavirus ne fait pas de discrimination entre les communautés ni les classes sociales. Les conséquences de la pandémie montrent que les revendications du soulèvement libanais et d’autres mouvements sociaux dans le monde ne relèvent pas seulement du registre des ambitions et des rêves, mais s’avèrent aussi être des nécessités absolues. Il faut espérer que ce contexte puisse constituer un signal d’alarme pour que les Libanais s’éloignent enfin d’une mentalité sectaire pour se tourner vers une redéfinition des relations entre l’État et les citoyens basée sur une conception laïque de la citoyenneté. Autrement dit, il est grand temps de construire un État et un système politique non confessionnels qui offrent réellement une qualité de vie décente aux citoyens et qui garantissent que chaque individu contribue équitablement à la société et reçoive sa juste part en retour.

Cette tribune est aussi consultable en anglais sur le site de l’IFIAUB.

Par Karim MERHEJ

Chercheur et titulaire de la bourse Google Policy à l’Issam Fares Institute for Public Policy and International Affairs de l’AUB.


L’apparition du nouveau coronavirus (SARS-CoV-2), l’arrêt d’une grande partie de l’activité économique et la gestion catastrophique de cette pandémie par de nombreux gouvernements à travers le monde ont suscité une véritable remise en question de certaines idées et normes sociales communément admises. C’est notamment le cas en ce qui concerne la notion, péjorative, de...

commentaires (1)

Clientelisme n est pas egal a neoliberalisme....si le LIBAN avait ete gere comme les USA ,il y aurait au moins le plein emploi et une forte croissance economique....

HABIBI FRANCAIS

12 h 43, le 07 juin 2020

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Commentaires (1)

  • Clientelisme n est pas egal a neoliberalisme....si le LIBAN avait ete gere comme les USA ,il y aurait au moins le plein emploi et une forte croissance economique....

    HABIBI FRANCAIS

    12 h 43, le 07 juin 2020