Critiques littéraires

Un grand destin

Entretiens avec Anna Akhmatova de Lydia Tchoukovskaïa, éditions Le bruit du temps, 2019, 1243 p.

Les espions du NKVD, les services secrets soviétiques, sont au travail. Ils ont caché leurs micros dans l’appartement d’Anna Akhmatova à Saint Pétersbourg/Leningrad et sont à l’affût du moindre mot qui pourrait la trahir. Qu’entendent-ils chaque fois que sa grande amie Lydia Tchoukovskaïa vient la voir ? Du badinage, des mondanités. Des phrases comme « Voulez-vous du thé ?» ou « L’automne est précoce cette année ! ». Ce que leurs grandes oreilles de flics ne détectent pas c’est ce qui se joue entre les deux femmes. Pendant leurs discussions, avec parfois des mots codés connus d’elles seules, la poète couvre un bout de papier de son écriture rapide. Ce sont les vers de son dernier poème. En quelques secondes, Lydia va les apprendre par cœur avant qu’ils soient brûlés au-dessus d’un cendrier.

L’amie ensuite s’en va et, sur le chemin qui la ramène à son appartement, elle s’emploie à les mémoriser. Et à les recopier ensuite avant de les cacher chez elle ou chez des amis. Qu’arrive-t-il quand un mot du poème si vite appris est oublié ? Lydia écrit celui qu’elle même aurait utilisé et retrouve de cette manière celui qu’avait élu son amie. On est dans l’ordre du miracle.

C’est ainsi que se faisait la poésie dans la Russie de Staline. Et combien des plus beaux vers que nous avons de celle qui fut surnommée « Anna de toutes les Russies » ont été sauvés par l’extraordinaire mémoire de Lydia Tchoukovskaïa qui, pendant des années, est venue la voir avec une fidélité extraordinaire, hormis une mystérieuse période de brouille.

Lydia n’a pas fait que retenir des milliers de vers. Elle a aussi noté tout ce qui se passait autour de la grande poétesse russe et elle le relate dans un journal que les éditions Le bruit du temps viennent de publier. « D’elle, on avait envie de parler, écrit cette amie absolue, elle-même écrivain, car de toute sa personne, de ses paroles, de ses paroles et de ses actes, de sa tête, de ses épaules et des gestes de ses mains émanait cette perfection qui n’est le propre en ce monde que des grandes œuvres d’art. Le destin d’Akhmatova – quelque chose de plus grand que sa propre personne – modelait sous mes yeux, à partir de cette femme célèbre et délaissée, forte et désarmée, une statue de la douleur, de la solitude, de la fierté et du courage. »

Sur quelque 1200 pages, on découvre la condition des artistes et écrivains russes entre novembre 1938 et le 5 mars 1966, date de la mort d’Anna Akhmatova, en pleine période de glaciation brejnévienne. On savait que cette époque avait été un enfer de nuit, de brouillard et de froid. Cette fois, nous la découvrons à travers les petites histoires du quotidien, a minima tragiques mais en adéquation avec la grande tragédie qui dévore la Russie. À chaque instant, la police peut cogner à la porte pour vous jeter en prison, ou un ami surgir pour vous annoncer la condamnation d’un frère, la déportation d’un époux, l’exécution d’un ami, « les nouvelles de ceux qui sont morts pendant la nuit », comme l’écrira Akhmatova. Elle-même verra son premier mari, lui aussi poète, fusillé, dès 1921, et son troisième, un critique d’art, mourir en camp. Le mari de Lydia sera lui aussi exécuté. Et il faut faire aussi avec la maladie, la misère, la faim, les queues terribles, qui durent jour et nuit, pour apporter un colis à un parent détenu au fond de la Sibérie qu’il ne recevra peut-être jamais ou trop tard, parce que l’hiver ou les privations l’ont déjà emporté, quand il n’a pas été assassiné.

Pourtant, la poésie continue à jaillir comme une source bénie. Elle est pain quotidien et résistance. Elle est religion et ressuscite les âmes mortes. Et si elle creuse le désespoir, c’est pour toucher le ciel et atteindre au sublime. Bien sûr, il arrive à Akhmatova de trébucher sur son chemin de croix – c’est ce qui fait sa grandeur et sa belle humanité. Comme son ami, l’immense poète Ossip Mandeslstam, qui écrivit une ode à Staline, ce qui ne l’empêcha pas de mourir plus tard dans un camp de transit sur le chemin de la Kolyma, elle aussi fut contrainte de se trahir et de célébrer la gloire du tyran dans l’espoir de faire sortir son fils du bagne où il se trouvait. Elle ne réussira pas – Liova ne sera libéré qu’après la chute de Staline et reprochera injustement à sa mère de n’avoir rien fait pour lui. Elle s’en voudra toute sa vie pour s’être reniée, fut-ce pour une juste cause : « Certains échangent des regards tendres,/ D’autres s’enivrent jusqu’à l’aube,/ Et moi toute la nuit je parlemente/ avec ma conscience intraitable. »

Lydia écrit d’Anna Akhmatova qu’elle est « la conscience inébranlable de soi-même et de son destin à l’intérieur de la culture russe, à l’intérieur de l’histoire de l’humanité et de l’histoire de la Russie (…). » Elle dit aussi qu’elle « parle du Verbe avec une autorité qui est l’apanage exclusif des poètes : L’or se couvre de rouille, l’acier tombe en poussière,/ Et le marbre s’effrite. Tout est prêt pour la mort./ Ce qui résiste le mieux sur terre, c’est la tristesse,/ Et ce qui restera, c’est la Parole souveraine ».

La maladie finira par terrasser Akhmatova en 1966, l’époque où la dissidence commence à percer en URSS. Jusqu’au bout, elle aura été victime des campagnes de calomnies, de persécutions sourdes et d’humiliations. Jusqu’au bout, elle n’aura pas vraiment de chez soi, au point que ses amis la surnomment « la reine vagabonde ». La mort de Boris Pasternak, dont elle fut très proche, l’affectera également, comme son impossible réconciliation avec son fils. Et, jusqu’au bout, elle aura vu son œuvre mutilée – il faudra encore attendre un quart de siècle pour que paraissent en Russie son célèbre Requiem et le Poème sans héros, ainsi que certains de ses plus beaux vers, ceux contre lesquels l’usure du temps ne pourra rien : « Certains avancent tout droit,/ D’autres tournent en rond./ Ils attendent de rentrer chez eux./ Ils attendent l’amie d’autrefois./ Mais moi je vais, suivie par le malheur./ Ni tout droit ni de travers,/ Vers jamais et vers nulle part/ Comme un train qui déraille. »

Et, jusqu’au bout, sa vie, sa terrible vie, telle que racontée par Lydia, l’amie de tous les mauvais jours, se fera sans qu’elle renonce à une parcelle d’humanité. Une leçon de courage pour aujourd’hui.



Entretiens avec Anna Akhmatova de Lydia Tchoukovskaïa, éditions Le bruit du temps, 2019, 1243 p.

Les espions du NKVD, les services secrets soviétiques, sont au travail. Ils ont caché leurs micros dans l’appartement d’Anna Akhmatova à Saint Pétersbourg/Leningrad et sont à l’affût du moindre mot qui pourrait la trahir. Qu’entendent-ils chaque fois que sa...

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