Récit

Hyam Yared : la guerre des sexes et du langage

Nos longues années en tant que filles
de Hyam Yared, Flammarion, 2020, 331 p.

Lorsque le roman démarre, une jeune femme arrive Gare du Nord et saute dans un taxi pour se rendre à Melun où elle a rendez-vous avec un homme. Elle est pressée, elle doit arriver à l’heure, elle doit se soumettre aux désidérata d’Evan, c’est lui qui dicte les règles. Ils se sont rencontrés à Fès via Tinder, ils se sont engagés dans une relation BDSM (pratiques sexuelles contractuelles faisant usage de la contrainte, du bondage, de l’humiliation et de la mise en scène de divers fantasmes sexuels), ils semblent y trouver tous les deux leur plaisir. Et elle a accepté, du moins en apparence, de jouer le rôle de la soumise. Elle, c’est Cactus Solitaire. C’est le pseudonyme qu’elle s’est choisie sur le site de rencontres, mais elle signe ses nouvelles érotiques d’un autre nom, Victoria Akabal ; il s’agit là d’un second pseudonyme, d’un autre masque. Elle puise dans Bataille, Crébillon fils, Bukowski, Apollinaire et ses Onze mille verges ses références littéraires, mais elle ne connaît pas les textes libertaires de la Grèce antique et Evan, qui a travaillé dans la finance mais semble très versé dans la littérature érotique, va l’initier à cela aussi. Il se propose de devenir son « Dolmancé », personnage tout droit sorti de l’univers sadien. Nous sommes dans le Paris post-attentats de 2015 ; la tension est vive, aux embouteillages se superpose bientôt le bouclage du quartier par la police en raison d’une suspicion d’opération terroriste ; rejoindre Melun devient mission impossible. Le chauffeur de taxi d’ailleurs a renoncé ; elle se gare et entraîne sa passagère vers un bistrot. Elle, car le chauffeur est une femme. Mélanie est transsexuelle. Elle a entrepris de devenir la femme qu’elle a toujours eu la conviction intime d’être, de reconstruire une autre version d’elle-même, enfermée qu’elle est dans la prison de son corps masculin. Et Mélanie a envie de parler, elle raconte à la narratrice le long et douloureux parcours qui l’a menée d’un corps chétif et d’un buste désespérément plat jusqu’à celui qu’elle a aujourd’hui. « Le rétroviseur me renvoie le reflet de son eye-liner parfaitement appliqué. Je ne lui trouve rien de masculin. Je fixe ses ongles vernis, ses cheveux tirés vers l’arrière, son rouge à lèvres et sa peau de femme cinquantenaire parsemée de taches de rousseur. Je cherche depuis ma banquette les traces de son corps faux, vrai, façonné, trans. Nos perceptions sont des outrages. » Les chapitres consacrés à la confession de Mélanie sont par moments bouleversants : ils bouleversent nos points de vue.

Le roman de Hyam Yared est ainsi construit sur un double fil narratif, sur la mise en miroir de Mélanie, l’homme qui se rêve femme, et de l’écrivaine qui, elle, a rêvé « d’une verge aussi méritante que celle de (ses) frères » et a cherché « une astuce pour qu’il (lui) en pousse une » afin de « troquer (son) vide contre une protubérance inespérée ». La question du genre, plus que celle de l’érotisme, est donc le véritable cœur du roman, question contemporaine brûlante qui valut d’ailleurs à Léonor de Recondo le prix France Culture-Télérama pour Point Cardinal en 2017. Cette question, Yared lui adjoint celle, cruciale, du langage, car c’est dans le langage, nous dit-elle, que se joue la guerre des sexes. « Je pense aux fins de mots. Au féminin de guerre. Au masculin de cadavre. Au e muet d’auteur-e. À tous les autres. À mon analogie entre mutisme et féminisme. À la revanche prise sur mon genre depuis que j’affirme que les femmes ne sont ni plus ni moins écrivain que leurs pairs masculins. » « Muet, présent ou absent, ce e m’encombre. Une femme battue a autant d’ecchymoses avec ou sans e. » « L’anarchie sera linguistique ou ne sera pas ! » dit Fatima, l’amie d’adolescence de la narratrice-écrivaine, émancipée et provocatrice, qui « poussera la cohérence jusqu’à présenter des copies blanches aux examens pour ne pas participer à ce qu’elle considérait être les insanités patriarcales de la grammaire ».

Au-delà du caractère transgressif du roman qui explore de façon hardie la sexualité BDSM – et revisite par ailleurs des thèmes que l’on a déjà croisés dans les romans précédents de Yared et en particulier dans La Malédiction : la mère bourgeoise et castratrice, le père falot et absent, l’attrait précoce pour la sexualité et sa dimension explosive dans un milieu corseté, l’enfance marquée par la guerre qui se déroule tant à l’intérieur de la maison qu’à l’extérieur, l’amie initiatrice – c’est dans la façon dont il s’empare de la question du lien entre genre, corps et langage qu’il trouve sa force et sa cohérence. Le style fougueux s’allie ici à un humour au vitriol et à une impudeur jubilatoire qui fait mouche et emporte l’adhésion.



Nos longues années en tant que filles
de Hyam Yared, Flammarion, 2020, 331 p.

Lorsque le roman démarre, une jeune femme arrive Gare du Nord et saute dans un taxi pour se rendre à Melun où elle a rendez-vous avec un homme. Elle est pressée, elle doit arriver à l’heure, elle doit se soumettre aux désidérata d’Evan, c’est lui qui dicte les règles. Ils se...

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