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Psychanalyse, ni ange ni démon

Respectons nos rites pour mieux commencer notre deuil

Depuis le début de la crise du coronavirus, ceux et celles qui ont perdu quelqu’un ont été privés de cette partie importante de nos rites, celle qui procure chaleur, condoléances, amitié et partage de peines. Depuis quelques mois déjà, les endeuillés libanais se retrouvent seuls. Fallait-il les priver de cette partie de nos rites pour barrer la route au coronavirus ? Et risquer des souffrances organiques et psychiques du fait d’un deuil non fait ? Au nom de la prévention contre le virus ? Les rites qui accompagnent le deuil ont une fonction humanisante, ils atténuent la douleur des endeuillés, la rendent supportable en nous permettant d’approcher la mort. « La mort n’est pas une chose aussi terrible que nous l’imaginons, dit Buffon, nous la jugeons mal de loin, c’est un spectre qui nous épouvante à une certaine distance et qui disparaît lorsqu’on vient à en approcher. » En nous permettant d’approcher la mort, les rites atténuent sa violence. « Les rites sont comme des guides qui nous conduisent par la main sur des routes qu’ils ont souvent parcourues », dit l’abbé Barthélemy. Ils sont donc le fruit de pratiques ancestrales qui ont permis aux humains d’apprivoiser la mort et l’ambivalence qui en découle : on en veut au mort parce qu’on se sent abandonné, on s’en veut de lui en vouloir (parce qu’il est mort), on lui en veut d’éprouver cette souffrance de sa faute, etc. L’ambivalence est un règlement de comptes avec le mort.

La psychanalyse nous apprend que le deuil, quand il est porté par les rites et qu’il se termine selon des codes sociaux bien déterminés, est un facteur pacificateur de l’ambivalence. Parce que les rites expriment symboliquement l’ambivalence de l’endeuillé, ils allègent son ambivalence réelle qui devient plus supportable. Parce que l’ambivalence est la pire des choses qui arrive à l’endeuillé mais que sans cette ambivalence, il n’y a pas de deuil possible, les rites pacifient donc cette ambivalence. Depuis toujours. Avec l’évolution du deuil, ce cycle infernal baisse en intensité et l’endeuillé finit par faire la paix avec le mort. D’où la fin du deuil.

Parmi les rites libanais du deuil, les condoléances qui durent de deux à trois jours. Recevoir les proches parents, les amis, les connaissances a pour fonction principale le partage de la douleur des endeuillés. Il suffit d’être là. Mais on peut aussi, par les mots, convoquer le mort qui va retrouver sa place parmi les vivants, grâce au discours. D’où l’atténuation de la peine des endeuillés. Car parler du mort, c’est comme le ramener à la vie. Sinon l’endeuillé se sent attiré par le mort, par une force d’attraction très mortifère. Les mots que l’endeuillé dit en témoignent : « Je serais bien parti à sa place. » « Dieu aurait dû me prendre, moi. » Ces « mots de mort » resteront comme des souvenirs indélébiles. Surtout quand ils sont attachés à des mécanismes d’identification par lesquels une qualité du défunt va imprégner désormais l’endeuillé. Un exemple célèbre : Karl Abraham, l’un des élèves de Freud qui vient de perdre son père. Le lendemain, ses cheveux deviennent blancs, comme ceux de son père.

Ces « mots de mort » ressortiront longtemps après, témoignant par là que le deuil n’est pas encore fini. On peut tomber malade d’un deuil qui n’est pas fait. « L’âme des défunts habite l’esprit des malades », disait, déjà, Hippocrate il y a 2 500 ans. Hippocrate trouvait chez ses patients des symptômes que le mort avait développés de son vivant. C’est dire combien la perte d’un parent ou d’un ami engendre des souffrances impossibles. Les rites atténuent cette souffrance, particulièrement la présence des proches pendant les trois premiers jours du deuil.


Depuis le début de la crise du coronavirus, ceux et celles qui ont perdu quelqu’un ont été privés de cette partie importante de nos rites, celle qui procure chaleur, condoléances, amitié et partage de peines. Depuis quelques mois déjà, les endeuillés libanais se retrouvent seuls. Fallait-il les priver de cette partie de nos rites pour barrer la route au coronavirus ? Et risquer des...

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