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Déroute centrale

La première crise financière de l’histoire du Liban survint en 1966, seulement trois ans après l’établissement officiel de la Banque du Liban comme banque centrale du pays. À cette époque-là, la banque Intra, alors la plus grande du Moyen-Orient, contrôlait 35 compagnies dont la Middle East Airlines, l’hôtel Phoenicia et le Casino du Liban ; elle employait 43 000 personnes et représentait à elle seule plus de 60 % de toutes les opérations bancaires locales. Sa chute, fruit d’une machination dans les plus hautes sphères politiques sous le régime de Charles Hélou, n’était autre qu’un coup monté contre l’économie de marché qui faisait alors la fierté du Liban.

En 1966, la banque Intra se trouva rapidement en manque de liquidités pour faire face à une hausse drastique des taux d’intérêt, avoisinant les 9 % dans certains pays européens. Une déroute bancaire aussi spectaculaire que suspecte suivit. Bien que l’insolvabilité réelle de la banque Intra fasse toujours débat aujourd’hui, ce qui est certain c’est que son glas fut sonné lorsque la banque centrale lui refusa un prêt de 33 millions de dollars, nécessaire à l’exécution de son plan de sortie de crise.

Et là est le véritable problème. Le Code de la monnaie et du crédit, promulgué en 1963, définit une étroite coopération entre la banque centrale et le gouvernement. Au lieu de jouir d’une indépendance totale et de n’avoir comme mission que d’assurer la pérennité du système financier libanais, la banque centrale se trouve plutôt en proie aux machinations politiques qui font la notoriété du pays du Cèdre. À Yousef Beidas, Palestinien d’origine et fondateur de la banque Intra, il a fallu un prêt refusé à un Premier ministre, une rivalité déclarée avec un nombre de parlementaires et une poignée de jaloux pour priver sa banque d’un « bail-out » salvateur.

C’est cette même symbiose entre le gouvernement et la banque centrale qui est responsable, du moins en partie, de la crise financière d’aujourd’hui. Nommé à son poste en 1993 par le premier gouvernement de Rafic Harri, Riad Salamé a toujours été loyal au régime de Ponzi des bons du Trésor opéré depuis 1994 jusqu’à aujourd’hui. Au lieu de limiter l’exposition des banques locales à la dette souveraine, le gouverneur de la banque centrale encourageait des participations de plus en plus généreuses à travers des taux d’intérêt et ingénieries financières de plus en plus alléchants. De surcroît, les banques locales étaient dans l’impossibilité de couvrir leur exposition au risque souverain en acquérant des « Credit Default Swaps », la traite des produits financiers dérivés étant interdite par la Banque centrale. Ainsi, la même politique qui mérita des louanges à Riad Salamé durant la crise financière internationale de 2008 donna le coup de grâce au secteur bancaire libanais une douzaine d’années plus tard.

Aujourd’hui, le bras de fer entre Hassane Diab, d’une part, et le haririsme politico-financier, d’autre part, en est un vestige déplorable. La dissolution de la banque Intra, avec ses 40 bureaux à travers le monde, fut un choc ressenti de New York jusqu’à Rome. L’effondrement du système financier libanais en 2020 a, quant à lui, ébranlé la confiance dans le secteur bancaire comme dans le pays tout entier pour des générations à venir. Une réforme du secteur bancaire devrait commencer par une mise à jour du code régissant le quotidien de la banque centrale, lui garantissant une indépendance inconditionnelle et une mission univoque de garantir la prospérité continue du secteur financier libanais, sans exceptions ni machinations.

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La première crise financière de l’histoire du Liban survint en 1966, seulement trois ans après l’établissement officiel de la Banque du Liban comme banque centrale du pays. À cette époque-là, la banque Intra, alors la plus grande du Moyen-Orient, contrôlait 35 compagnies dont la Middle East Airlines, l’hôtel Phoenicia et le Casino du Liban ; elle employait 43 000 personnes...

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