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Le Coran et le corona : ce qu’un virus devrait nous enseigner

À la veille de la fête du Fitr et alors qu’un virus « insignifiant » sème la terreur dans le monde entier, il est peut-être temps de se ressaisir et de méditer un peu sur le message coranique. Ce sont entre autres les conditions de vie fragiles qui sont actualisées, combinées à l’incertitude soudaine avec laquelle les gens vivent au quotidien.

De même envergure que la souffrance, la mort aussi est une thématique omniprésente dans le sillage du virus. Comment l’envisager ? Même si, en effet, le mystère de la mort demeure inéluctable, on peut avoir des intuitions sur ce sujet. Personnellement, j’ai toujours été habité par l’intime conviction qu’il y a quelque chose après la mort, qu’elle n’est pas la fin de la vie mais plutôt le début d’une autre forme d’existence. D’ailleurs, le Coran est clair sur ce sujet : « Dis : Celui qui les a créés une première fois, leur redonnera la vie. Il se connaît parfaitement à toute création » (Ya-Sin, 79).

Si je nomme la mort « Le Grand Passage », c’est précisément pour la comparer à un autre passage non moins important que nous avons tous expérimenté : celui de la naissance. Quand on est dans le ventre de sa mère, c’est un univers en soi ; on est cloisonné sans avoir la moindre idée de ce qui peut exister à l’extérieur. Et d’un coup, nous voilà projetés dans une autre dimension. C’est sans doute un traumatisme terrible pour le nourrisson qui sitôt sorti, est pris en charge par les bras de sa mère. Le Coran cite que « Dieu a créé l’homme d’une adhérence » selon la sourate 96 « al-cAlaq ». Or ce mot signifie entre autres « fœtus ». C’est-à-dire l’endroit qui à la fois nous protège contre les aléas du monde extérieur et nous nourrit par le cordon ombilical. En effet, l’être humain est fait d’attachement au pluriel, il s’attache à tout en oubliant l’âme et les séquelles qu’elle peut subir, d’où le besoin de quelqu’un qui nous sauvegarde et nous guide. D’ailleurs, deux des 99 noms d’Allah révélés dans le Coran, notamment « le Clément » (ar-Rahman) et « le Miséricordieux » (ar-Rahîm) partagent la même racine que le mot rahm, synonyme de « fœtus ».

S’il y a une leçon à tirer des mesures de confinement que nous connaissons actuellement, c’est que l’homme est vulnérable et livré à lui-même. Dans une situation d’angoisse extrême, on a vivement besoin d’une altérité protectrice (qu’on appelle Dieu ou autre chose). Pour les musulmans, Le Coran se définit comme parole révélée et communiquée au Messager par l’intermédiaire de l’ange Jibrîl (Gabriel) dont le nom dérivé « Jabr » signifie « réduire la fracture ». Jibrîl est donc la personne qui vient réduire la fracture entre Dieu et les hommes dans la personne de Mahomet. En tant que croyant, il m’est utile de savoir comment guérir ma blessure en s’inspirant de la vie de Mahomet et sa recherche de la vérité.

Vers l’âge de 40 ans Mahomet éprouvait le besoin de s’isoler du monde extérieur et se livrer à une mûre réflexion. Il était vraisemblablement au courant des religions de l’époque car il faisait du commerce. À peine rentré dans une grotte pour faire le vide et se recueillir spirituellement sans savoir au juste à quoi s’attendre, l’ange Jibril le saisit et lui assigna un ordre : « Iqra’ » (récite). Troublé par cette intrusion, le Prophète répondit : « Je ne sais pas réciter » (L’Adhérence, 1 à 5). En effet, il est difficile de réciter un texte, fût-il un psaume, un manuscrit ou un fragment, si on ne l’assimile pas. Cependant, à la quatrième demande, il parvint à réciter ! L’un des sens du verbe « qara’a » (réciter) veut dire « réunir les éléments disparates ». Dans l’étymologie latine, le même verbe signifie « cueillir les fruits et les mettre dans un panier ». Ainsi, le mot Qur’ân (récitation) renvoie à la lumière qui jaillit de la réunion des éléments (ou fruits) disparates.

Mais de quels éléments s’agit-il ? Il existe des traumatismes, des pulsions, des désirs qui restent imperméables même à la meilleure volonté du monde. Simon Weil parle de « la pesanteur et la grâce », c’est-à-dire ce double cheminement – l’un associé à la terre, l’autre au ciel : « Louange à Allah, Créateur des cieux et de la terre » (Le Créateur, 1). Pourtant, il est possible de vivre cette décomposition comme une chance, une invitation à oser une conversion beaucoup plus profonde. Il suffit de s’inspirer des soignants qui s’occupent de chaque patient suite à l’épidémie qui sévit actuellement dans le monde. Coopération entre les soignants, mais aussi avec l’ensemble de la population qui doit assumer ses responsabilités en restant confiné chez elle pour limiter les risques de contamination. Il n’est plus question d’un individualisme aujourd’hui, on l’aura compris, mais d’un élan collectif. Cette crise sanitaire d’une ampleur considérable ne sollicite-t-elle pas au fait les bienfaits d’un Protecteur (Walîy) qui est Bon dans l’épreuve (Latîf) et d’une générosité spontanée (Karîm) dans l’espoir de réparer un monde qui vacille ? En méditant sur les bienfaits des 99 noms d’Allah, on se donne l’occasion d’explorer plus profondément un art de vivre qui prend en compte les blessures de chacun.

Épidémie ou pas, rien ne nous met véritablement à l’abri du tragique. Il me semble que nous souffrons moins de mal-être que d’un manque à être ! Notre malaise psychologique – notre fatigue, notre anxiété, notre angoisse de vide – ne serait-il pas plutôt de nature spirituelle ? Dans ce cas, ce n’est pas d’un « mieux-être » dont nous avons besoin, mais d’une ouverture à l’être. Jean d’Ormesson disait : « Il y a ceux qui ont la conviction de la foi et ceux qui ont la certitude du néant, et, entre les deux, ceux qui ont la chance du mystère. » L’écrivain Éric-Emmanuel Schmitt évoque à son tour dans La Nuit de feu une « confrontation avec l’absolu » qui a transformé sa vie et l’a délivré de l’angoisse.

Certains espaces nous donnent le pressentiment que quelque chose nous échappe, qu’il existe un arrière-plan, un point de fuite… Pour Schmitt ce fut le désert, Mahomet, la grotte. Je pense à la solitude, au silence, à la contemplation et au sacré. D’ailleurs, le mot Allah (Dieu), dérivé de la racine « ALaHa » veut dire entre autres « aspiration ». Ce n’est pas un nom propre. L’être humain souhaite échapper à la pesanteur, il aspire à la beauté, à la bonté, à la vérité, à la justice et à tous les idéaux qui font notre modernité.

Je crois qu’il y aurait une réconciliation possible, même souhaitable, entre cet être qui nous échappe mais qui s’identifie à nous et à la notion de liberté, au sens profond de pouvoir être soi-même : « Le sabbat a été fait pour l’homme et non pas l’homme pour le sabbat » (Marc 2, 28). Ce qui m’aide, aujourd’hui, ce sont des penseurs de la trempe de Krishna, Jésus, Maître Eckhart, Nietzsche, François d’Assise, Mahomet, Ibn Arabi. En faisant preuve d’une transcendance qui est autant un phénomène extérieur qu’intérieur, ils nous donnent des outils et nous invitent à trouver l’audace d’aller dans le tragique sans armures, sans protection. Et qui d’autres que le célèbre poète persan Djalal ad-Dîn Rumî (mort en 1273) illustre le mieux cette union charnelle et mystique de l’homme : « La blessure est l’endroit où la lumière entre en vous. »

Paul KATSIVELIS

Arabiste, titulaire d’un doctorat de l’Université de Stockholm

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.


À la veille de la fête du Fitr et alors qu’un virus « insignifiant » sème la terreur dans le monde entier, il est peut-être temps de se ressaisir et de méditer un peu sur le message coranique. Ce sont entre autres les conditions de vie fragiles qui sont actualisées, combinées à l’incertitude soudaine avec laquelle les gens vivent au quotidien.

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commentaires (2)

Suite à mon commentaire, on peut affirmer que le mot Allah n’a pas été inventé par le Prophète de l’Islam. La preuve flagrante en est que le nom complet du Prophète est Mouhammad ibn abd-ALLAH. En plus, il faut savoir que Khadija, la première épouse du Prophète, est la cousine germaine de Warakah ibn Naufal, un prêtre Nestorien arabe à la Mecque, qui a enseigné la Torah juive et les Evangiles au Prophète.

Georges Bitar

05 h 21, le 29 mai 2020

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Commentaires (2)

  • Suite à mon commentaire, on peut affirmer que le mot Allah n’a pas été inventé par le Prophète de l’Islam. La preuve flagrante en est que le nom complet du Prophète est Mouhammad ibn abd-ALLAH. En plus, il faut savoir que Khadija, la première épouse du Prophète, est la cousine germaine de Warakah ibn Naufal, un prêtre Nestorien arabe à la Mecque, qui a enseigné la Torah juive et les Evangiles au Prophète.

    Georges Bitar

    05 h 21, le 29 mai 2020

  • Le nom Allah est une contraction du mot arabe al-ilah (al-wahed) et n’a rien à voir avec le mot « aspiration ». De plus, le mot Allah a été utilisé dans la presqu’île Arabique depuis plus de 2000 ans déjà.

    Georges Bitar

    18 h 27, le 23 mai 2020