Portrait

Loujain al-Hathloul, la militante saoudienne qui fait de l’ombre à MBS

L’activiste est en prison depuis deux ans pour s’être battue pour l’avancée de la cause féminine dans le royaume.


Des personnes manifestent pour la libération de Loujain al-Hathloul et d’autres militantes saoudiennes devant l’ambassade d’Arabie saoudite à Paris, en mars 2019. Benoît Tessier/AFP

Vêtue d’une abaya grise et noire, perles blanches aux oreilles, cheveux tirés en arrière, regard franc et sourire éclatant, Loujain al-Hathloul se montre sûre d’elle. Présente sur le plateau de l’émission saoudienne Ya Hala en juin 2016, soit deux ans après sa première incarcération pour avoir tenté de traverser la frontière entre les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite au volant d’une voiture, la jeune activiste saoudienne ne se laisse pas démonter par les questions du présentateur. À l’époque, son acte est encore considéré comme un crime aux yeux de Riyad, dans un pays où les femmes n’avaient pas encore obtenu le droit de conduire, et lui avait valu soixante-treize jours de prison. Alors que le présentateur présente les accusations à son encontre selon lesquelles son action retarderait la prise de décision des autorités saoudiennes pour autoriser les femmes à conduire, la réponse de Loujain al-Hathloul est sans appel : « La première initiative de la sorte a eu lieu en 1991 et la seconde n’a eu lieu que vingt ans plus tard. Les autorités avaient amplement le temps pour agir. »

À Riyad, son discours dérange. Le régime saoudien ultraconservateur, qui restreint la plupart des droits politiques et des libertés civiles, se voit défié par une activiste âgée à l’époque de 26 ans. Il le lui fera payer au prix fort. En mai 2018, Loujain al-Hathloul est à nouveau arrêtée à son domicile, accusée cette fois d’avoir « tenté de porter atteinte à la sécurité et à la stabilité du royaume (…) et de saper l’unité nationale ». Six autres activistes luttant en faveur de la cause féminine, quatre femmes et deux hommes, dont son avocat, sont également arrêtés dans la foulée. Le contexte est différent. L’homme fort du royaume, le prince héritier Mohammad ben Salmane, veut être perçu comme le grand modernisateur de son pays. Parce qu’ils lui font de l’ombre et parce qu’ils militent pour avoir voix au chapitre, les militants sont arrêtés et font l’objet d’une violente campagne médiatique les accusant d’être des « traîtres » à la nation. La méthode fonctionne : le royaume est largement applaudi le mois suivant par la communauté internationale alors qu’un décret octroyant le droit de conduire pour les femmes est publié. L’avancée est historique, mais elle a un goût amer alors que la plupart des militantes de la première heure sont derrière les barreaux.

Partie émergée de l’iceberg

Fille d’un officier dans la marine, Loujain al-Hathloul est née à Djeddah le 31 juillet 1989 avant de passer une partie de sa vie à Toulon, en France. Diplômée de l’Université de Colombie-Britannique à Vancouver avec un bachelor en français en poche, la jeune femme suivait un master de sociologie à la Sorbonne Abou Dhabi s’étalant sur deux ans, entre 2016 et 2018. Active sur les réseaux sociaux depuis 2012, elle se démarque sur l’application Keek où elle poste des vidéos courtes depuis le Canada. Se présentant sans voile, la jeune femme dénonce les restrictions imposées aux femmes en Arabie saoudite, s’attirant les foudres de nombreux utilisateurs saoudiens. L’œil pétillant et sourire en coin, Loujain al-Hathloul répond à ses détracteurs en vidéo, déconstruisant d’une voix douce leurs arguments un à un avec une sérénité désarmante. Ce n’est toutefois qu’en 2013 que les autorités saoudiennes portent leur attention sur l’activiste après la publication d’une vidéo où elle effectue le trajet depuis l’aéroport de Riyad à chez elle au volant d’une voiture, filmée par son père. « Son activisme a commencé avec l’interdiction de conduire (pour les femmes) puis ça a progressé car elle savait que ce n’était que la partie émergée de l’iceberg », indiquait un proche de Loujain al-Hathloul lors d’un entretien avec L’Orient-Le Jour en mars dernier. « C’est quelqu’un qui se préoccupe plus des autres que d’elle-même. Elle vivait bien et librement, elle ne menait pas ces actions pour son propre intérêt », remarquait-il.

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L’année suivante, elle va jusqu’à candidater aux élections municipales alors que les femmes sont autorisées à voter et à se présenter pour la première fois. Si les autorités saoudiennes ont refusé sa candidature dans un premier temps avant de l’accepter, son nom n’est pas mis sur les bulletins électoraux, rapporte Amnesty International. Sur les réseaux sociaux, la jeune femme fait l’objet de menaces, d’intimidations, de critiques ou encore d’insultes… En 2016, elle se joint aussi à une pétition demandant au roi Salmane d’abolir le système de tutelle masculine, apposant ainsi sa signature aux côtés de 14 000 autres avant d’être une nouvelle fois arrêtée l’année suivante puis relâchée.

Procès reporté

Aujourd’hui, Loujain al-Hathloul est détenue depuis deux ans par les autorités saoudiennes, malgré les appels répétés des ONG et de leaders européens pour sa libération. Les conditions de détention des activistes font froid dans le dos : torture physique et psychologique, harcèlement sexuel, menaces de viol et de mort… Les autorités saoudiennes ne lésinent pas sur les moyens pour tenter de briser les militantes. Le conseiller du prince héritier saoudien, Saoud el-Qahtani, qui serait impliqué dans l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, aurait également été présent lors de séances de torture dans des lieux de détention non officiels surnommés « l’hôtel » ou la « maison d’hôtes des officiers », a rapporté l’ONG ALQST, qui documente et promeut les droits de l’homme en Arabie saoudite. La jeune femme a également refusé un deal proposé par les autorités saoudiennes en août dernier, selon lequel elle serait relâchée si elle déclarait dans une vidéo ne pas avoir été torturée. Son mari, l’humoriste saoudien Fahad Albutairi, arrêté deux mois avant elle après avoir été rapatrié de force dans le royaume depuis la Jordanie, s’est vu imposer un divorce forcé par les autorités.

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Transférée dans la prison d’al-Hayer en février 2019, le plus grand centre de détention haute sécurité du royaume, la jeune femme se voit désormais dans l’impossibilité de préparer son dossier judiciaire alors que les papiers apportés par ses parents lors de leurs visites hebdomadaires sont confisqués par les autorités, a rapporté sa sœur Lina al-Hathloul, citée par le site The New Arab. Des visites désormais réduites à des appels hebdomadaires en raison de la pandémie de Covid-19.

Après avoir été suspendue pendant neuf mois sans explications de la part de la justice saoudienne, la réouverture de son procès était prévue en mars dernier avant d’être finalement reportée dans la foulée de la crise sanitaire mondiale. Walid al-Hathloul, le frère de Loujain, a également précisé sur son compte Twitter que l’appel téléphonique hebdomadaire prévu avec ses parents la semaine dernière n’avait pas eu lieu, sans que les autorités saoudiennes ne fournissent d’explications supplémentaires.


Vêtue d’une abaya grise et noire, perles blanches aux oreilles, cheveux tirés en arrière, regard franc et sourire éclatant, Loujain al-Hathloul se montre sûre d’elle. Présente sur le plateau de l’émission saoudienne Ya Hala en juin 2016, soit deux ans après sa première incarcération pour avoir tenté de traverser la frontière entre les Émirats arabes unis et l’Arabie...

commentaires (2)

L,OBSCURANTISME INNE ET INDEFINI.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

15 h 54, le 21 mai 2020

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Commentaires (2)

  • L,OBSCURANTISME INNE ET INDEFINI.

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    15 h 54, le 21 mai 2020

  • Choquant, inhumain et illégal!

    Dounia Mansour Abdelnour

    07 h 59, le 21 mai 2020