Extrait du mémorandum présenté au nom du peuple libanais par Mgr Hoyek, président de la délégation libanaise à la conférence de la paix à Versailles, en juin 1920.
« … Les Libanais sont convaincus que loin de diviser, la France mandataire fera tout pour cimenter l’unité nationale des différentes communautés au Liban ; que dans un régime démocratique où la Chambre élue aura toutes les attributions des Parlements des pays occidentaux, elle aidera au respect de toutes les libertés, et par la représentation proportionnelle, à la sauvegarde du droit des minorités; qu’elle augmentera les ressources du pays auquel elle s’est déjà tant intéressée ; qu’elle y créera des institutions et des écoles nationales; et qu’enfin, fidèle à ses traditions et à son histoire, dans une loyale et généreuse collaboration avec le peuple et le gouvernement libanais, elle saura y défendre, développer, intensifier de toutes façons et sous toutes les formes le sentiment national qui, ayant résisté à tous les malheurs, sort grandi des suprêmes épreuves. »
En réclamant au nom de l’écrasante majorité des Libanais, dans leur diversité, l’indépendance déjà proclamée le 20 mai 1919 par le gouvernement et le peuple libanais, le texte précise une demande de retour aux frontières géographiques et historiques et l’aide de la France, puissance mandataire, pour asseoir et renforcer le sentiment national, instaurer un régime parlementaire, et des élections à la proportionnelle pour défendre le droit des minorités, à l’époque les populations musulmanes.
Il est vrai que dans la volonté de rattacher les plaines du nord et de l’est, il y avait aussi la nécessité d’assurer la sécurité alimentaire, durement éprouvée lors de la famine qui avait ravagé le Mont-Liban les années précédentes. Mais la quasi-totalité des localités concernées avaient demandé ce rattachement, un peu pour en finir avec le régime ottoman, mais aussi par un début de sentiment d’appartenance à un destin commun.
C’est ce qui a précédé la proclamation du Grand Liban le 1er septembre 1920.
C’est la première évocation d’un projet national.
Mais comment définir un projet national ? Qu’est-ce qu’une nation ?
Toute action politique a deux volets :
Le premier, qui est viscéral, représente tout ce qui constitue la cohésion d’un groupe et son identité, c’est aussi l’histoire commune, les systèmes de valeurs, l’attachement au sol, la possession d’un legs de souvenirs, et le désir de vivre en commun et comme le disait Renan :
« Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis… » Ernest Renan.
Pour prendre une analogie juridique, dans une société commerciale, les partenaires ou associés, de par la connaissance qu’ils ont les uns des autres et du projet commun, décident de créer ensemble une société dont ils définissent l’objet social. Ce qui les lie, qui s’impose à toutes les autres dispositions, est appelé affectio societatis. Il en va de même en politique. Les hommes, de par les liens historiques, affectifs, culturels qui les lient décident de vivre en commun et définissent un projet. C’est la base de la nation, et nous retrouvons cette volonté de vie en commun autour d’un projet, que par analogie nous appellerons affectio nationalis.
Cet aspect de la vie politique n’est pas soumis aux règles de la majorité et de la minorité. Il s’impose à tous, contrairement au second volet, qui représente la gestion de la société, soit la gestion des moyens de production, et la distribution des richesses, qui servira de base à l’action politique démocratique.
À cette époque, il faut d’abord relever l’importance du clivage selon des bases communautaires qui sont devenues l’expression identitaire des Libanais.
Et l’on ne peut encore parler d’affectio nationalis ni de projet national consensuel clairement défini. Celui-ci ne s’imposera qu’au fur et à mesure des souffrances communes partagées, événements de 1958, suivis des mesures chéhabistes, crises continues depuis 1969 jusqu’en 1975 et la guerre ravageuse, les occupations israéliennes et les guerres de libération, etc.
Il sera précisé et développé en deux phases.
La première intervient au moment de l’indépendance, de façon non théorisée, au travers d’une déclaration ministérielle, d’un modus operandi qu’on regroupe dans un accord réputé non écrit, le pacte national. C’est l’esprit de Michel Chiha et quelques autres qui permettra de théoriser ce qui s’imposa comme la définition du projet national, et du contrat social et politique qui relie les Libanais. Cette définition, en dépit d’une boutade du président martyr Bachir Gemayel enterrant à jamais le pacte national (en réalité il ne visait pas le fondement national mais les modalités de fonctionnement), continue de définir la base du consensus national, jusqu’à la deuxième phase représentée par les accords de Taëf.
Ces accords n’ont pas changé les bases. Le Liban, à visage arabe, devenait pays arabe à part entière, et les modalités de fonctionnement, c’est-à-dire notamment les répartitions confessionnelles, furent modifiées sans toucher au fond.
À travers cette approche, quels sont aujourd’hui les fondements du projet national, confirmé par le vécu commun ?
Le droit à l’existence des nations n’est pas acquis, beaucoup de peuples disposent d’un territoire, d’une langue commune, voire d’une ethnie commune, et n’ont pourtant pas droit à un État. Il s’agit d’apporter une certaine contribution dans le concert des nations, d’où l’interrogation légitime concernant le projet national...
Où en sommes-nous donc ? Cent ans après, un projet national simple, évolutif, perfectible, adaptable, arrive à maturité à partir des trois constantes suivantes :
Historiquement, le territoire a été durablement sous la domination de l’Empire musulman, mais aussi de l’Empire byzantin, et a conservé une empreinte forte de ces dominations impériales, surtout sur les parties côtières.
En même temps, la montagne a été le refuge des minoritaires et de tous ceux qui ont refusé le pouvoir des empires.
Et enfin, une très longue pratique de l’ouverture culturelle, commerciale et politique caractérise le pays, habitué à regarder dans toutes les directions.
Ce projet se résume en une formule simple : plutôt que l’homogénéité, les Libanais font le choix de la diversité et de la fécondation des contraires, conscients de la richesse qui en découle malgré les difficultés et les crises que tel rapprochement peut engendrer.
On a réuni la montagne et la plaine, les chrétiens et les musulmans, les refuzniks et les majoritaires, les terriens et les commerçants, les cultures d’Orient et d’Occident.
C’est ainsi le seul pays au monde où l’islam gouverne de façon paritaire avec une autre religion, réalisation humaine à grande portée pour ce XXIe siècle religieux.
Le Liban reste donc un projet d’avenir, contributeur riche à la condition des peuples. C’est un projet moderne dans son humanité, fécond, qui mérite toute sa place dans le concert des nations.
C’est aussi, pour ces mêmes raisons, un projet qui porte structurellement, en son sein, les germes des crises permanentes, mais que seule l’évolution des mentalités, déjà en mouvement depuis le 17 octobre, peut pacifier et rationaliser.
Nous avons évoqué dans ce qui précède la base nationale, i.e. le principe fondateur de la nation, pas la gestion de l’État, émanation de la nation.
Celle-ci, qui nécessite un développement spécifique, ne doit pas nécessairement être confessionnelle, elle peut parfaitement être laïque, ce qui suppose un certain nombre d’avancées, notamment en termes de statut personnel.
Ce n’est pas tant le modèle qui est défaillant mais bien plutôt la gestion et l’incurie de la classe dirigeante.
Ibrahim EL-DAHER
Ingénieur civil des ponts
et chaussées,
Diplômé de l’Institut d’études
politiques de Paris,
DESS de droit Paris V
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Merci d’avoir mentionné le Patriarche Hoyek surtout dans les temps difficiles que vit le Liban actuellement, c’est en effet une nécessité de se rappeler les combats qu’il a mené sans cesse et sans repos pour préserver le Liban de toute mauvaise influence. Avez-vous lu le livre au sujet du Patriarche et plus exactement au sujet du Liban et de l’église maronite, intitulée « Une gloire du Liban » ? Très beau livre ! D’ailleurs vous trouverez dedans également qu’à l’époque le Patriarche Hoyek représentant tous les rites et toutes les populations, le terme « minorités » est sous-entendu en référence à toutes les minorités ethniques et religieuses confondues. Bien à vous.
17 h 57, le 22 mai 2020