Le point de vue de...

L’ennemi du genre humain

Attila, avec ses hordes et sa barbarie, portait le titre d’« ennemi du genre humain » dans nos manuels d’histoire. Aujourd’hui, c’est l’étiquette onusienne donnée à un virus qui, toutes cornes dehors, fait rouler d’un bout à l’autre de la planète sa diabolique progéniture et répand la terreur. Le bilan des morts nous est révélé heure par heure. Et il nous épouvante. Mais, déjà, avant l’annonce de ses milliers de victimes, le Covid-19 était notre ennemi. L’ennemi de ce qu’il y a d’humain en nous. Ah ! oui, allez-vous vous dépêcher de penser, adversaire de cette humanité qui tend la main à son semblable au lieu d’enfoncer un poing dans la mâchoire d’un congénère, de cette humanité qui a imaginé le long rituel des condoléances pour amortir le premier choc de la disparition d’un être cher. Certes, il y a bien de cela dont nous a privé la peste du troisième millénaire et c’est beaucoup, mais il y a, préalablement aux créations de la culture, une perte première dont elle est responsable : l’accord avec soi-même, cette appropriation de soi dont parlent les stoïciens et qui fait que l’être s’aime et se conserve. L’ennemi du genre humain nous a rendus ennemis de nous-mêmes. Ennemis tout particulièrement de ces merveilles piquées comme des étoiles aux extrémités de nos bras et grâce auxquelles nous sommes des hommes : nos mains.

Les paléoanthropologues nous apprennent que l’un des premiers acquis de la station debout est la conversion des pattes en mains et qu’à partir de cet événement l’hominisation était en marche. Et ils sont nombreux les philosophes à avoir vu le trésor que nous possédons dans nos mains avant toute possession de biens. Ainsi, pour Aristote, la main est un outil avant l’outil. Et de fait, le travail, cette activité si proprement humaine, n’a été, d’abord, possible que grâce à nos dix doigts : cuisine, tissage, vannerie, pêche, etc. Tous les doigts sont donc des doigts de fée, même sans baguette magique et même s’ils sont patauds, car ils accomplissent, à eux seuls, des prodiges : modeler une amphore, tricoter un chandail jacquard, tresser un scoubidou, monter un chignon à la geisha ou jouer de la musique sur un piano. Pour Condillac, penseur sensualiste du XVIIIe siècle, nous nous distinguons de l’animal par l’extrême sensibilité de notre toucher qui, multipliant nos expériences, accroît à l’infini nos connaissances. Comment ne pas lui donner raison quand on a senti, sur sa peau, la main experte d’un médecin qui palpe et repère, sans coup férir et avant toutes les machines ultrasophistiquées qui n’existent que pour confirmer son diagnostic, cet infime renflement lové dans notre chair, sa nature et sa dangerosité ! Quant au très grand Heidegger, il va jusqu’à affirmer que « penser » est « un travail manuel » parce que la pensée, comme la main, est monstration et donation. Personnellement, j’aime à voir dans certains textes que je lis ce fameux « cousu main » qui cherche à épouser parfaitement son objet, à la manière d’un couturier qui façonne son tissu au plus près des formes de sa cliente et y ajoute, avec un doigté bien à lui, ce presque rien qui transforme une toile grossière en vêtement d’apparat.

Et voilà, pourtant, qu’à cause d’un virus tout gonflé de malignité et qui a juré notre perte en passant par nos mains, nous regardons celles-ci comme nos ennemies, littéralement, comme des attrape-maladies. C’est pourquoi plusieurs fois par jour, tels des maniaques, nous les soumettons à la question : êtes-vous bien propres ? Et, pour en avoir le cœur net, nous leur infligeons des séances interminables et répétées de savonnages-lavages ou de vigoureuses frictions dignes d’un vrai tannage. Nous nous surprenons même à vouloir les réprimander d’avoir saisi d’une porte la poignée au lieu de laisser le coude ou le pied la pousser, de s’être distraitement posées sur une surface non encore officiellement désinfectée. Dans notre confinement sanitaire qui nous tient éloignés de nos amis, de nombre de nos habitudes et du printemps qui explose à nos fenêtres, il nous vient souvent des envies d’arracher ces dangereux appendices afin d’échapper à la malédiction qui les frappe. Quelle injustice, pourtant ! Nous oublions qu’inlassablement, nos mains continuent à nous servir, en prenant soin de notre corps, en aidant notre esprit à apprendre et à écrire et, pour ceux qui le peuvent encore, à appeler le Ciel au secours, en se joignant pour la prière. À la vérité, comme nous, mieux que nous, avec la patience des très humbles, elles attendent que notre ennemi soit défait par des mains très bien gantées et prodigieusement habiles pour qu’enfin, elles retrouvent leur parfaite liberté. Alors, en ce grand jour (notre D-Day), il ne faudra plus oublier de les bénir, elles, nos amies, nos alliées, la preuve par dix de notre humanité.


Attila, avec ses hordes et sa barbarie, portait le titre d’« ennemi du genre humain » dans nos manuels d’histoire. Aujourd’hui, c’est l’étiquette onusienne donnée à un virus qui, toutes cornes dehors, fait rouler d’un bout à l’autre de la planète sa diabolique progéniture et répand la terreur. Le bilan des morts nous est révélé heure par heure. Et il nous...

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