Éclairage

Le fait religieux à l’heure du coronavirus

La grande majorité des autorités spirituelles a réagi de manière disciplinée, mais certains courants minoritaires ont participé à la propagation de l’épidémie.


Le pape François célébrant seul la messe des Rameaux, hier, à la basilique Saint-Pierre. Alberto Pizzoli/POOL/AFP

Parce qu’elle perturbe les pratiques des croyants, parce qu’elle questionne le rapport entre la science et la foi, parce qu’elle est même parfois présentée comme le signe de la mort de l’homme prométhéen, la pandémie du nouveau coronavirus entretient un lien particulier avec le religieux.

Officiellement, les représentants des grandes religions monothéistes ont réagi de manière disciplinée en se conformant aux recommandations scientifiques et politiques. Les lieux de culte ont été progressivement fermés, les pèlerinages annulés et les rassemblements suspendus. Les images inédites du pape François priant en solitaire sur le parvis désert de la basilique Saint-Pierre à l’adresse d’un public virtuel marqueront probablement les esprits. Celles de l’esplanade de la Kaaba vide, également. Prières à la maison, célébrations retransmisses à la télévision, Pâque juive digitale… Dans le monde entier, l’office religieux est contraint de s’adapter.

Mais le sens de la responsabilité collective n’est pas toujours au rendez-vous, particulièrement dans les branches les plus radicales : c’est parfois avec ambiguïté et défiance vis-à-vis de la loi que certaines instances religieuses ont réagi, par exemple en maintenant des rassemblements religieux qui ont été la cause de foyers épidémiques. En Inde, une organisation fondamentaliste a réuni des milliers de fidèles du 13 au 15 mars à New Delhi, créant un foyer de contamination qui se propage maintenant dans tout le pays. En France, à Mulhouse, un rassemblement évangéliste qui s’est tenu du 17 au 24 février aurait causé la contamination de milliers de personnes. Les mosquées pakistanaises, restées ouvertes pour la prière du vendredi malgré le coronavirus, ont connu une forte affluence. En Israël, les communautés juives-orthodoxes font de la résistance et peinent à mettre en application les mesures de distanciation sociale lorsqu’elles impliquent une modification des pratiques religieuses, notamment d’enterrement ou de prières collectives.



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« Nous avons actuellement un exemple très fort de lien entre santé et fait religieux. Quand on réfléchit de façon plus transversale ou historique au-delà du coronavirus, ça s’est reproduit plusieurs fois, par exemple avec Ebola où l’un des facteurs de contagion était les obsèques religieuses », souligne Éric Vinson, enseignant-chercheur à Sciences Po spécialisé dans les religions et responsable du programme 'interreligieux et laïque' Emouna. Ces phénomènes restent toutefois « minoritaires à l’échelle mondiale, puisque la grande majorité des autorités religieuses a réagi avec beaucoup de réalisme et de responsabilité », estime-t-il.

Pour le philosophe français Bertrand Vergely, spécialiste des religions, ils seraient peut-être plus spécifiques aux pays non européens du Sud, où « les pratiques religieuses et communautaires font que les mesures ont plus de mal à passer dans la mesure où l’observance de la loi religieuse passe avant tout : un aspect communautaire, social, légaliste présent dans toutes les religions qui a tendance à s’emparer du problème, créant un conflit de légitimité entre la loi religieuse et la loi politique ».

À travers un discours parfois punitif, culpabilisant ou non scientifique, certains courants minoritaires se sont attiré les foudres d’une partie de l’opinion publique en accusant certains groupes d’être responsables de l’épidémie, ou en voyant dans le coronavirus une punition divine, comme à l’époque de la peste noire. « Beaucoup se posent la question du religieux en termes de culpabilité, mais il existe en réalité deux discours. L’un punitif et moralisateur, dans lequel on terrorise les populations pour menacer et prendre le pouvoir. Mais également un autre discours qui soutient qu’on ne doit pas penser en termes de punition, mais de salut », estime Bertrand Vergely.



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Besoin de spiritualité
L’épidémie du coronavirus met l’homme face à ses faiblesses naturelles et interroge le sens de la vie et de la mort. Certains messages universels religieux pourraient à ce titre offrir des réponses face à cette crise sanitaire qui renvoie également à une remise en question plus générale. « La crise aura-t-elle un effet très profond en termes de transformation des priorités ? La crise actuelle résonne avec l’autre grande crise, la crise écologique, mais également la crise économique, politique et globale du modèle de civilisation occidental qui arrive à une impasse. Une sorte de crise du paradigme du développement et de la croissance sans fin. Face à ça, les religions prennent sens, apportent des réponses éthiques et spirituelles », observe Éric Vinson. Ce besoin de spiritualité pourrait d’abord s’exprimer par une tentative de mettre du sens sur l’événement que représente l’épidémie. « C’est la bonne vieille question des religions : la théodicée. Pourquoi le mal? Quel est le sens de cette maladie ? Depuis toujours, les religions ont eu quelque chose à dire pour expliquer comment les maladies peuvent prendre sens pour devenir des opportunités », estime Éric Vinson, pour qui l’investissement des religions implique de fait une « cogestion de la crise par les autorités civiles, médicales et religieuses » motivées par la « solennité du moment en temps de crise », afin de répondre à « certaines questions fondamentales de la condition humaine, le sens de la vie ou le lien aux autres ».

De là à parler d’un phénomène général de retour du religieux, il est certainement trop tôt. « Certes en France par exemple, la messe retransmise dans l’émission Jour du Seigneur, d’ordinaire suivie par un million de personnes, l’a été par deux millions. Mais il est encore trop tôt pour parler d’un retour du religieux. Parler d’un retour de l’éthique, par contre, a du sens. Ceux qui sont religieux continuent de l’être et ceux qui ne le sont pas continueront de l’être. En revanche le rapport à l’autre change et la notion de respect et d’une loi plus importante que l’égoïsme individuel est en train d’émerger », conclut Bertrand Vergely.



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QUAND LA BETISE FRAPPE LA TETE !

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

08 h 02, le 06 avril 2020

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  • QUAND LA BETISE FRAPPE LA TETE !

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    08 h 02, le 06 avril 2020